This is not the way home – Greg Egan

criticalL’éditeur et anthologiste australien Jonathan Strahan nous avait régalés avec la très ambitieuse série Infinity Project qui s’est imposée comme l’une des plus importantes anthologies de hard-SF de ces 30 dernières années.  Constituée de sept volumes, sa publication s’est étalée sur une période de huit ans :  Engineering Infinity (2010), Edge of infinity(2012), Reach for Infinity (2014), Meeting Infinity(2015), Bridging Infinity (2016), Infinity Wars (2017), et Infinity’s end (2018). Jonathan Strahan est de retour et a publié le 9 Juillet dernier une nouvelle anthologie, Mission Critical, sur le thème « quand tout part en vrille ». Il a pour cela fait appel à quelques uns de ses auteurs préférés qui avaient déjà collaboré à la série Infinity Project. On y trouve Peter F. Hamilton, Yoon Ha Lee, Aliette de Bodard, Greg Egan, Linda Nagata, Gregory Feely, John Barnes, Tobias S. Buckell, Jason Fischer & Sean Williams, Carolyn Ives Gilman, John Meaney, Dominica Phetteplace, Allen M. Steele, Kristine Kathryn Rusch, et Peter Watts.

Disons-le tout de suite, cette nouvelle anthologie ne provoque pas l’émerveillement comme la série Infinity avait pu le faire. Elle n’est pas mauvaise, mais somme toute  décevante, si ce n’est pour une paire de textes qui sortent du lot. Je ne vais ainsi pas vous proposer un commentaire sur chacune des nouvelles présentes dans cette anthologie, mais plutôt parler de certains textes individuellement.  L’ami Apophis vous en fera certainement un compte rendu complet sous peu.

J’ai ainsi choisi de parler dans cet article d’un texte problématique à mon sens, puisqu’il apparaît décevant et qu’il est l’œuvre du génial Greg Egan, maître incontesté qui règne sur la hard-SF depuis les années 1990. Pourtant il livre là un texte assez abracadabrantesque en première lecture. Et c’est sans grande conviction que je vais tout de même tenter de le réhabiliter. Ou pas.

This is not the way home raconte l’histoire d’Aisha sur la Lune. Elle et son mari Gianni ont gagné de passer leur lune de miel sur la Lune, dans une base scientifique chinoise qui s’ouvre au tourisme. C’est le voyage d’une vie pour Aisha qui se rêvait astronaute comme sans doute de nombreuses petites filles, si on a bien voulu les laisser avoir ce genre de rêves plutôt que de les condamner dès le plus jeune âge à devenir coiffeuse ou femme à la maison (mes respect aux coiffeuses et aux femmes à la maison). Sur place, les choses se passeront mal et en raison d’événements  se déroulant sur Terre, une partie de l’équipe chinoise met les voiles et se tire de là dans la seule navette disponible, Gianni trouve la mort, et Aisha et retrouve seule, enceinte, en compagnie de la dernière scientifique chinoise restée avec elle dans la base lunaire. Les mois passent sans plus aucun contact avec la Terre. Aisha devra trouver le moyen de rentrer seule avec son bébé. Voilà en très gros l’histoire de la nouvelle. Abordons maintenant les problèmes : ce texte va inévitablement décevoir les fans de l’auteur car la science invoquée par Greg Egan semble complètement farfelue, lui qui jusqu’ici a toujours brillé par sa rigueur scientifique. On sort d’une première lecture avec un arrière-goût de SF au rabais.

Et tout part en vrille

Pour quitter la surface lunaire, Aisha va utiliser un crochet orbital (skyhook). Si vous lisez habituellement de la SF,  vous avez certainement entendu parler d’ascenseur orbital. L’idée est d’attacher un long câble au sol de la planète et un contrepoids très haut en orbite afin de tendre le câble par force centrifuge. Pour monter en orbite, il suffit alors de grimper le long du câble.  Une variante de ce principe est d’utiliser un crochet orbital. Le principe a été discuté par des ingénieurs dès les années 70  et est une idée qui est officiellement évaluée par la NASA. Il existe différents types de crochets orbitaux, mais pour faire simple, il s’agit d’un long câble qui n’est plus attaché à la planète mais dont le centre de gravité se trouve en orbite. Le câble est en rotation autour de son centre de gravité, les deux extrémités passent à tour de rôle à proximité du sol de la planète avant de s’élever à nouveau. En synchronisant la vitesse de rotation du câble avec sa vitesse orbitale, on peut avoir une vitesse tangentielle au niveau du sol nulle. Le câble semble ainsi descendre du ciel, puis remonter. On peut donc y accrocher un objet pour l’envoyer dans l’espace. En principe, car il se pose bien sûr de nombreuses difficultés, mais pas plus qu’à un ascenseur orbital. L’une des principales difficultés pour maintenir la vitesse de rotation est le passage du câble dans une atmosphère qui le ralentirait par forces de frottement. Mais dans le cas de la Lune, dépourvue d’atmosphère, le problème ne se pose pas.  Je note au passage que le crochet orbital est un gadget qui a tendance à remplacer l’ascenseur orbital ces temps-ci dans les textes de SF. Le texte de Peter F. Hamilton présenté dans cette même anthologie en fait aussi l’usage.

Cet aspect du voyage d’Aisha est donc moins farfelu qu’il n’y parait. Avec des réserves toutefois car Aisha va s’envoler à bord d’un Rover qui évidemment n’est pas un engin spatial à même de  la maintenir en vie durant le voyage vers la Terre. Pour cela Aisha va compter sur sa combinaison dans laquelle elle s’est enfermée avec son enfant. Passons sur la fait qu’elle ne dispose d’aucun contrôle de vol ou d’attitude pour manœuvrer son véhicule et effectuer une rentrée sous le bon angle, et supposons que tout a été établi dès le catapultage depuis la Lune.

Le second aspect est plus problématique et concerne l’entrée dans l’atmosphère terrestre. Comme vous le savez les frottements de l’air lors de la rentrée posent un sérieux problème d’échauffement et l’accident de la navette spatiale Columbia en février 2003 est venu l’illustrer dramatiquement.  Tous les engins spatiaux se doivent de posséder un bouclier thermique pour entrer dans une atmosphère planétaire. Aisha va utiliser une couverture de silicate qu’elle va gonfler autour de son véhicule. L’idée d’un bouclier thermique gonflable n’est pas non plus nouvelle. Elle a déjà été testée par la Nasa, l’ESA et l’agence spatiale russe, mais n’a pas donné de résultats très encourageants à ce jour.  Et le dispositif testé était très différent, et nettement plus complexe que celui décrit par Greg Egan dans la nouvelle.  Pour faire protéger une sonde spatiale de 8 m lors d’une rentrée dans l’atmosphère martienne de faible densité, la NASA projette un bouclier de 25 m de diamètre. Pas une simple couverture emballant l’engin. Telle qu’elle est décrite, la rentrée dans l’atmosphère d’Aisha n’a raisonnablement aucune chance de réussir.

Qu’allait-il donc faire dans cette galère ?

On se demandera alors pourquoi Greg Egan s’est embarqué dans une telle affaire. L’auteur est connu pour ne livrer que peu d’explication et laisser le lecteur se débrouiller avec les éléments qu’il lui fournit. Libre à lui de comprendre où il voulait en venir ou pas. Je me suis donc forgé une interprétation de ce texte, qui vaut ce qu’elle vaut. Il me semble – et pour cela je m’appuie sur le titre de la nouvelle : This is NOT the way home –  que Greg Egan fait ici volontairement de l’anti hard-SF pour livrer un message. Comme il l’a déjà fait dans plusieurs de ses textes les plus récents (Cérès et Vesta, Perihelion Summer), il dénonce le sort des réfugiés et, dans ce cas précis, leurs conditions de voyage forcées, désespérées et trop souvent condamnées à l’échec. Poussée par la volonté de survivre et d’offrir une vie à son bébé, Aisha n’a d’autre choix que partir, en risquant tout puisque plus rien ne reste. Elle a recours à une solution qui sous toute probabilité est vouée à l’échec. Elle est dans la situation des migrants qui traversent la mer Méditerranée à bord d’un rafiot prenant l’eau, ceux qui passent le Channel enfermés dans des camions frigorifiques, ou encore ceux qui en Amérique centrale tentent le tout pour le tout en se jetant dans les fleuves frontaliers. Des images récentes témoignent des drames humains engendrés par le désespoir qui poussent des hommes et des femmes à entreprendre des voyages trop périlleux. En effet, ce n’est PAS le chemin vers la maison.

J’avoue être moyennement convaincu par mon interprétation. Mais je n’en vois pas d’autres pour donner un sens à ce nouveau texte d’un auteur pour lequel j’ai une grande admiration, malgré une incompréhension grandissante devant à sa production récente. Greg Egan ne nous fournit ici pas suffisamment d’éléments de compréhension pour voir où il veut en venir et le texte semble faible en comparaison de ses écrits passés.


Comme promis : l’avis d’Apophis sur le recueil au complet.



Catégories :Nouvelles

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4 réponses

  1. Je te confirme que ma critique de l’anthologie dans son ensemble sera publiée lundi, normalement. Outre ceux dont nous avons déjà parlé, j’ai bien aimé ceux de Buckell et surtout de Fischer & Williams. Je suis sur le point de commencer celui de Yon Ha Lee.

    Concernant ton interprétation, elle est possible, mais comme toi, je n’y crois guère, car le texte d’Egan manque d’indices venant à l’appui d’une allégorie des migrants (indices qu’on trouve par contre largement dans la nouvelle d’Aliette de Bodard, je trouve). Je suis plus incliné à penser qu’Egan voulait faire joujou avec le crochet orbital, point. De plus, outre le manque de qualité ou de crédibilité scientifique du texte sur certains aspects, j’ai un autre problème : le cahier des charges, tel que défini par Strahan, précise que les nouvelles doivent montrer la façon dont les héros s’en sortent (comme dans Seul sur Mars ou Apollo 13), ce que font tous les autres auteurs, au point où j’en suis. Or, Egan, lui, ne montre pas son héroïne poser le pied sur Terre, et comme tu le signales, il est bien plus probable qu’elle n’y arrive jamais.

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Rétroliens

  1. Something in the air – Carolyn Ives Gilman – L'épaule d'Orion – blog de SF
  2. Mission critical – Collectif | Le culte d'Apophis

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