Les Expiateurs – Tade Thompson

Je ne sais pas si c’est une tendance actuelle, un goût des éditeurs ou une bizarrerie de ma pile à lire, mais, depuis quelques temps, mes lectures en science-fiction ont une forte saveur de polar. Mélange des genres ou détournement au profit de la SF, cette combinaison donne naissance à des œuvres parfois sombres, parfois ludiques, mais souvent réussies. Le premier titre que j’ai retenu parmi mes repérages des romans à paraître au second semestre 2026, paraît aujourd’hui, le 20 août : Les Expiateurs, une novella de Tade Thompson publiée dans la collection Une Heure-Lumière. On avait eu l’occasion de découvrir l’auteur britannique dans cette même collection avec la publication française de la trilogie Molly Southbourne.

Les Expiateurs s’ouvre sur une scène de meurtre particulièrement sauvage. Tade Thompson nous invite à suivre l’enquête d’Eve Stevens, inspectrice au sein de la police de Londres, chargée de lever le mystère qui plane sur ce crime. L’action se déroule ici et maintenant. En quelques pages, le lecteur trouve ses marques et se prend au jeu qui lui est proposé, dans la plus pure tradition du polar. Il en connaît les règles, son attention est acquise : il scrute les moindres détails cachés dans le texte, avec l’espoir de percer à jour l’identité du meurtrier et ses motivations. Dès lors, il est ferré et le piège tendu — avec brio — par l’auteur peut se déployer.

Dès la page 26, on croise dans la rue des cabines téléphoniques équipées d’appareils à cadran. Why not ? On est chez les grands Bretons, après tout, ces gens sont bizarres. Mais quelques pages plus loin, patatrac :

« Une araignée avance sur une surface à côté d’Eve, accroche son regard. Eve l’attrape et la glisse entre ses lèvres. Elle sent le jus gicler dans sa bouche lorsqu’elle la croque. »

Euh… quoi ? Il y a quelque chose qui cloche au royaume de Thompson. L’auteur tire brutalement le tapis de sous nos pieds. À partir de là, tout dérape, et l’on comprend qu’on n’est plus en terrain connu, que l’enquête ne nous mènera pas là où l’on pensait. Les incongruités s’accumulent. Le regard devient circulaire et l’attention se tourne vers le décor, c’est-à-dire le monde dans lequel s’inscrit le récit.

Très rapidement aussi, on apprend l’identité du meurtrier, un certain Storm que l’enquêtrice pense coincer chez lui.

« Eve ? Vous êtes Eve ? Vous parlez comme une Eve. »

Évidemment, rien ne se passe comme prévu, mais je n’en dirai pas plus. Tade Thompson nous emmène ailleurs, dans un territoire que seule la science-fiction permet d’explorer. La mécanique du récit, ses surprises et ses retournements fonctionnent à merveille, grâce au talent de l’auteur et à son recours très habile aux ressorts du polar. Il en détourne les codes pour mieux capter le lecteur, le manipuler et l’obliger à faire un pas de côté, afin de regarder le monde différemment.

De la même manière, Eve va connaître une véritable catabase et renaître avec une perception nouvelle de son monde et de sa propre identité. Son parcours fait ainsi écho à celui du lecteur : tous deux sont contraints d’abandonner leurs certitudes et de réapprendre à regarder ce qui les entoure.

Les Expiateurs est un labyrinthe construit avec talent, un véritable coup de maître. On y entre comme dans un polar, en suivant docilement les pistes que l’auteur a pris soin de disposer devant nous, avant de découvrir que les murs ont bougé et que la sortie n’est plus là où on l’attendait. Tade Thompson ne se contente pas de brouiller les cartes : il change les règles du jeu en cours de partie et nous oblige, comme Eve, à réapprendre à regarder le monde. J’ai adoré.

PS : Les Expiateurs est une suite de la nouvelle « Expiation » parue en avril 2022 dans le numéro 106 de la revue Bifrost. Il n’est pas nécessaire de l’avoir lue, mais c’est profitable car elle donne le point de vue de Storm, le méchant de l’histoire.

PPS : la novella est suivie d’une postface dans laquelle Jean-Daniel Brèque, le traducteur, prend soin de relever quelques-unes des références cachées dans le texte, et certains points qui pourraient être ignorés des lecteurs.


Ailleurs dans le labyrinthe : Gromovar approved, Weirdaholic approved,


  • Titre : Les Expiateurs (The Apologists, 2025)
  • Auteur : Tade Thompson
  • Traduction : Jean-Daniel Brèque
  • Publication : 20 août 2026, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 160
  • Format : Broché (12,90 €) et numérique (7,99 €)

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