
Si l’on met de côté ses nouvelles, réunies dans les deux magnifiques recueils La Ménagerie de papier et Jardins de poussière, ainsi que les courts romans – ou novella – L’Homme qui mit fin à l’histoire et Le Regard, Un rêve dans un rêve (All we see or seem) est le premier véritable roman de science-fiction de Ken Liu. Jusqu’ici, l’auteur n’avait publié en format long que des œuvres de fantasy, ce qui rend cette incursion dans la science-fiction d’autant plus intéressante. Le roman paraît au Bélial’, son éditeur français habituel, le 3 septembre 2026, dans une traduction de Pierre-Paul Durastanti, son traducteur attitré. Il s’agissait, pour ma part, de l’une des sorties les plus attendues de cette rentrée littéraire. J’ai donc dévoré l’ouvrage avec enthousiasme. Et si j’ai beaucoup apprécié cette lecture, elle m’a néanmoins laissé quelques réserves.
Nouvelliste de grand talent — sans doute l’un des meilleurs de notre époque — l’auteur sino-américain possède notamment cette remarquable capacité à inscrire dans ses récits un regard aigu sur le développement des nouvelles technologies et leurs conséquences sociales, lorsqu’il s’aventure du côté de la science-fiction, tout en faisant de ses personnages le support d’un questionnement constant sur l’identité. On retrouve ces deux marqueurs dans Un rêve dans un rêve, aussi bien dans les thématiques abordées que dans la construction de son personnage principal, Julia Z.
Julia Z est une jeune femme à l’adolescence difficile, enfant d’une immigrée chinoise dont l’activisme politique lui a fait négliger sa fille, avant de lui coûter la vie dans une action militante en faveur des migrants. Sans domicile fixe à l’âge de quatorze ans, Julia a vécu de débrouilles jusqu’à être recueillie par un groupe de hackers auprès duquel elle a appris son art, avant de se faire rattraper par la justice. Depuis, elle fait profil bas.
Jusqu’au jour où elle est contactée par un avocat, Piers Neri. Celui-ci a eu accès à son dossier et a besoin de ses talents. Sa femme, Elli Krantz, a été enlevée et son ravisseur exige de Piers qu’il lui restitue quelque chose qu’Elli lui aurait dérobé. Problème : Piers ignore de quoi il s’agit. Elli Krantz est une « tisseuse de rêves » renommée, une artiste numérique qui utilise l’intelligence artificielle pour emmener son public dans des expériences oniriques collectives et interactives. Julia va donc devoir mettre ses talents de hackeuse au service de cette mystérieuse affaire, dont les ramifications vont rapidement dépasser ce qu’elle pouvait imaginer. L’occasion pour Ken Liu de dénoncer les dérives de l’internet et de la recherche permanente de visibilité sur les réseaux.
Un rêve dans un rêve s’inscrit dans la plus pure lignée du thriller technologique, tendance cyberpunk assumée. Le personnage de Julia Z n’est certes pas, en soi, d’une grande originalité : difficile de ne pas penser à Lisbeth Salander, l’héroïne de la série Millénium de l’écrivain suédois Stieg Larsson. Et l’on est tenté, à la lecture, de lui prêter les traits de Rooney Mara, qui l’incarna au cinéma dans l’adaptation de David Fincher. Ken Liu ne se contente toutefois pas de recycler ce personnage archétypal de la jeune hackeuse marginale et rebelle : il y apporte sa propre sensibilité.
L’auteur met à profit son expérience personnelle — fils d’immigrés, ingénieur en informatique devenu avocat — pour construire avec rigueur et crédibilité aussi bien son personnage que l’univers dans lequel elle évolue. Ses connaissances techniques ne sont jamais purement décoratives : elles donnent au récit une assise particulièrement convaincante lorsqu’il aborde le hacking, l’intelligence artificielle ou encore les technologies immersives. Les méthodes utilisées par Julia ne semblent jamais sorties du chapeau pour régler un problème comme par magie, mais relèvent plutôt de l’astuce réaliste à la manière de ces espions russes qui, dit-on, savaient quand une réunion nocturne se tenait au Pentagone en surveillant les commandes de pizza dans les environs. Vous voyez le genre. Découvrir le talent et les astuces de la jeune hackeuse est d’ailleurs l’un des plaisirs de lecture du roman. Ken Liu parvient ainsi à faire de Julia Z un personnage dont les compétences informatiques ne constituent pas seulement un attribut de façade, mais l’un des ressorts essentiels de son identité et de son parcours.
J’ai quelques réserves, en revanche, sur le scénario qui présente plusieurs petits défauts susceptibles de faire vaciller la fameuse suspension consentie de l’incrédulité : telle action improbable d’un protagoniste, telle résolution trop facile d’un problème pourtant sérieux… Si Ken Liu excelle en science-fiction (et le lecteur pourra s’amuser à relever les diverses références plus ou moins cachées à d’autres œuvres du genre, et admirer au passage le travail du traducteur), il se montre moins convaincant dans les ressorts du polar. Quelques grosses ficelles auraient mérité d’être évitées afin de donner à cet aspect du roman une construction plus solide.
Qualités et défauts pris en compte, Un rêve dans un rêve constitue une belle entrée en matière, une introduction efficace du personnage de Julia Z qui fera bientôt à nouveau parler d’elle puisque ce roman – qu’ on peut lire sans attendre une suite – s’inscrit dans un cycle. Le deuxième volume est déjà écrit et paraîtra aux États-Unis en 2027. Un troisième est en préparation. J’en serai, bien sûr.
Ailleurs sur les blogs : l’avis enthousiaste de Gromovar,
- Titre : Un rêve dans un rêve
- Auteur : Ken Liu
- Traducteur : Pierre-Paul Durastanti
- Publication : 3 septembre 2026, Le Bélial’
- Illustration de couverture : Aurélien Police
- Nombre de pages : 384
- Format : broché (23,90 €) et numérique (12,99 €)
De Ken Liu, j’avais lu « L’homme qui mit fin à l’Histoire » et j’étais passée à côté.
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Là, nous sommes sur une ambiance très différente. L’homme qui mit fin à l’histoire était très sombre. Ce roman, quand bien même il aborde des choses assez graves, ne l’est pas autant.
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Ok, merci pour les précisions. Je pourrais retenter le coup avec l’auteur, si j’avais une PAL un peu moins haute…
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Je note les quelques défauts mais j’avais prévu de le lire de toute façon celui-ci ^^
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