Traduire au futur — Alice Ray

« Traduire ailleurs et demain, oui… mais ici et aujourd’hui ».

Le nouvel essai publié dans la collection Parallaxe — où dialoguent les sciences et la science-fiction sous l’égide du bon professeur Lehoucq — s’intéresse à l’art complexe de la traduction, et plus précisément de la traduction dans le domaine de la science-fiction. Son autrice, Alice Ray, est maîtresse de conférence en traductologie et linguistique à l’université d’Orléans. Traduire au futur est en grande partie tiré de la thèse qu’elle a soutenue en 2019 : « Traduire les termes du futur : analyse du traitement des termes-fictions dans la traduction de l’anglais au français de la littérature de science-fiction ». Rassurez-vous, l’ouvrage a fait l’objet d’un vaste travail de vulgarisation à destination de vous et moi qui ne sommes pas du domaine, car nous serions bien incapables d’appréhender l’aspect technique du document universitaire (croyez-moi, j’ai essayé). Alice Ray a « traduit » pour nous ses propres recherches pour nous les rendre accessibles, et le résultat est aussi limpide que passionnant.

Qui, en dehors d’un cercle restreint de traducteurs ou de wannabes dans mon genre, pourrait s’intéresser à un tel sujet ? C’est précisément l’enjeu du livre que de dépasser cette apparente spécialisation. Poser la question « comment traduire la science-fiction » soulève inévitablement une réflexion ontologique sur le genre lui-même : qu’est-ce que la science-fiction et quelles sont les qualités qui la distinguent d’un autre genre littéraire ?

Traduire, c’est d’abord passer un texte d’une langue, d’une culture et d’un contexte socio-économique à une autre langue, une autre culture, un autre contexte socio-économique. Il n’y a jusque-là rien de spécifique à la science-fiction. Mais le genre introduit une difficulté supplémentaire, que Darko Suvin a conceptualisée sous le terme d’« étrangement cognitif », produit par un novum : un élément radicalement nouveau qui reconfigure notre perception du monde. Et c’est là que les choses se compliquent. Ce novum n’existe pas dans le monde ! Il n’appartient ni à notre réalité ni à notre expérience. Dès lors, traduire la science-fiction ne consiste plus seulement à établir un pont entre deux langues, mais à rendre intelligible un monde qui n’a pas d’équivalent. Technologies, cultures, paradigmes : tout peut relever de l’invention. Et pour le plus grand malheur — ou le plus grand plaisir — des traducteurs, l’imagination des auteurs ne connaît pas de limites, du banal pistolet laser à des systèmes linguistiques entièrement inédits. L’étrangement cognitif du lecteur est, pour le traducteur, un état permanent.

À travers l’acte de traduction, Alice Ray met ainsi en lumière les mécanismes de production de la science-fiction. Un point central est la terminologie. Depuis ses origines, le genre forge des mots pour désigner ce qui n’existe pas : des « termes-fictions ». Cette profusion néologique constitue l’une de ses signatures les plus visibles — et parfois un obstacle pour le lecteur. Lorsque certains affirment « ne rien comprendre » à la science-fiction, c’est souvent à ce lexique qu’ils se heurtent.

Mais ces termes ne sont pas isolés : ils s’inscrivent dans un « mégatexte », pour reprendre le concept d’Alice Ray, une vaste mémoire intertextuelle du genre. Les lecteurs anglophones connaissent par exemple Brave New Words, dictionnaire de la science-fiction qui recense ces créations et leurs usages. Pour auteurs comme traducteurs, un choix s’impose : s’appuyer sur ce fonds commun pour faciliter la compréhension et s’inscrire dans une tradition, ou s’en écarter pour renforcer l’étrangeté. D’où une idée implicite — que l’autrice, trop respectueuse du métier, n’énonce pas frontalement — : traduire la science-fiction suppose une véritable familiarité avec le genre.

Ce qui amène immédiatement à l’aspect suivant, et à un nouveau chapitre de Traduire au futur, qui est celui de la linguistique. Les auteurs de SF sont des sauvages qui n’hésitent pas à imaginer de nouveaux langages, que ce soit à travers une évolution de ceux existant à notre époque et en les projetant vers un avenir hypothétique, voire en inventant de toutes pièces une altérité linguistique parfois inaccessible à l’entendement des pauvres humains que nous sommes. L’un des grands mérites de l’essai est de multiplier les exemples précis, qui rendent concrètes ces difficultés : traitement de l’humour, déjà délicat en traduction, mais redoublé ici par l’invention lexicale ; ou encore restitution de langues fictives. L’un des exemples utilisés par Alice Ray, qui conjugue ces deux difficultés, et l’un de mes favoris dans l’histoire récente de la traduction en français, est le travail admirable fourni par Anne-Sylvie Homassel pour Efroyab Ange1 d’Iain M. Banks, notamment pour restituer le parler si singulier de Bascule. La science-fiction va même jusqu’à intégrer la traduction comme thème narratif : après tout : comment parler à un alien ?

L’évolution de la langue n’est d’ailleurs pas qu’une question de projection dans l’avenir, ou vers un ailleurs, mais se fait aussi au présent. Ce qui soulève la question des retraductions et des révisions, sujet encore une fois illustré de nombreux exemples qui soulignent tout l’intérêt de l’exercice et parfois sa nécessité.

Enfin, l’ouvrage rappelle que la traduction ne concerne pas uniquement le texte écrit. La science-fiction s’est largement déployée dans d’autres médias (parfois avec plus de succès) — bande dessinée, jeu vidéo, cinéma —, chacun introduisant ses contraintes propres dans la transposition des imaginaires.

On l’aura compris : Traduire au futur dépasse largement son objet initial. Plus qu’un essai sur la traduction, c’est une réflexion approfondie sur la nature même de la science-fiction et sur ses modes de construction. À ce titre, il intéressera bien au-delà des spécialistes : tous les lecteurs désireux de penser le genre dans sa globalité y trouveront matière à réflexion. Remarquable !


  • Titre : Traduire au futur
  • Autrice : Alice Ray
  • Publication : 9 avril 2026, Le Bélial’ coll. Parallaxe
  • Nombre de pages : 256
  • Format : broché (19,90 €) et numérique (9,99 €)

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