Aspects – Ian McDonald

Peut-être est-ce d’être entré jeune dans le genre en lisant Dune, mais depuis je vois des Grecs partout et suis convaincu que la science-fiction est l’héritière  de l’épopée. Prenez, par exemple, ces vers tirés de l’Odyssée d’Homère : « Et le divin Odysseus, joyeux, déploya ses voiles au vent propice ; et, s’étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que le sommeil fermât ses paupières. Et il contemplait les Plèiades, et le Bouvier qui se couchait, et l’Ourse qu’on nomme le Chariot, et qui tourne en place en regardant Oriôn, et, seule, ne touche point les eaux de l’Okéanos. » (Traduction de Leconte de L’Isle.). Donnez-les à un auteur mancunien, et voilà ce que ça donne : « La nuit où Ptey traversa la mer pour aller se faire fracasser l’âme, huit cents étoiles entreprirent de traverser le ciel. » Cet incipit des plus savoureux est signé par Ian McDonald – assisté de Gilles Goullet, son traducteur. Il ouvre la novella Aspects, à paraitre le 12 mars 2026 dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. En quelques mots, il prépare admirablement le lecteur au texte qui va suivre, l’inscrivant sur la carte des continents de la science-fiction autant que dans une tradition littéraire millénaire : celle de l’épopée.

Ce texte datant de 2008 (The Tear) s’adresse aux amateurs d’espace-temps infinis et de voyages au-delà de l’humanité. McDonald y déploie un imaginaire d’une ampleur vertigineuse : civilisations post-humaines, migrations interstellaires, transformations de l’identité et conflits à l’échelle cosmique.

Le récit se situe dans un futur lointain où l’humanité a cessé d’être une espèce unique. Au fil de son expansion dans la galaxie, elle s’est fragmentée en une multitude de lignées post-humaines, les Clades, chacune adaptée à des environnements et à des modes d’existence radicalement différents. Ptey, le personnage principal, appartient à l’une d’elles : une civilisation installée sur la planète océanique Tay, dont les habitants développent plusieurs aspects de personnalité distincts, capables de mener des existences sociales séparées tout en partageant un même corps. Cette identité plurielle n’est pas un simple trait d’exotisme : elle fonctionne comme la métaphore incarnée du thème central du texte, à savoir la fragmentation de l’humanité en une multitude de formes et de destins.

L’équilibre de Tay est bouleversé par l’arrivée des Anpreen, visiteurs interstellaires d’un niveau technologique très avancé, qui convoitent l’eau de la planète comme carburant. Ces voyageurs semblent fuir une menace mystérieuse progressant à travers la galaxie. Par curiosité autant que par nécessité, Ptey quitte son monde natal et s’embarque dans leur sillage. Le récit devient alors un long voyage à travers le temps et l’espace : Ptey change à plusieurs reprises de forme, de rôle et de perspective, et son évolution sert de prétexte narratif pour traverser différentes phases de l’histoire galactique. Structurellement, la novella propose une variation cosmique du voyage d’Ulysse. À son niveau le plus simple, l’histoire de Ptey suit un schéma très classique: un monde d’origine (la planète Tay), un départ vers l’inconnu (avec les Anpreen), une transformation progressive (vers la post-humanité), un retour vers l’origine, un monde qui n’est plus. Dans l’Odyssée, Ulysse subit lui aussi des transformations symboliques. Le héros n’est pas seulement mis à l’épreuve : il est reconfiguré par le voyage lui-même.

Mais on ne peut pas réduire Aspects aux seuls critères du récit traditionnel. Nous sommes là dans une science-fiction qui ne s’autorise aucune limite et la novella fonctionne comme une expérience de science-fiction pure, où l’exploration des idées prime sur la construction dramatique. Ian McDonald y déploie une esthétique de la démesure. Homère absorbé, l’auteur livre une démonstration d’imagination spéculative qu’il faut rapprocher, inévitablement, des œuvres d’Olaf Stapledon, d’Alastair Reynolds, ou encore de Stephen Baxter. La parenté la plus immédiate est staplédonienne : comme dans Les Derniers et les Premiers et Créateur d’étoiles, l’humanité est envisagée comme un phénomène évolutif à très long terme où les civilisations naissent, se transforment, disparaissent ; de nouvelles formes d’humanité émergent et se succèdent à travers des millions d’années. L’individu n’y est qu’un point de passage dans une histoire cosmique bien plus vaste. De Reynolds, McDonald retient le space opera post-humain et la diversification radicale de l’espèce à mesure qu’elle colonise l’espace — qu’on pense à La Maison des Soleils ou au cycle de l’Espace de la révélation). De Baxter, il hérite de la dimension cosmologique et de la confrontation avec des forces dépassant les civilisations individuelles.

En 128 pages, Aspects déploie une imagination foisonnante et une ampleur cosmique rare dans un texte aussi court. Cette démesure a un prix. Le premier tiers du récit exige du lecteur un effort réel : le texte est dense, les repères tardent à se mettre en place, et la confusion guette, au moins temporairement. On pourra également reprocher à McDonald une intrigue mince, et des concepts qui deviennent de plus en plus abstraits à mesure que le récit progresse. Mais ce sont là les conditions du vertige qu’il promet et, pour qui accepte de s’abandonner au voyage, il tient promesse.


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  • Titre : Aspects
  • Auteur : Ian McDonald
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Publication : 12 mars 2026, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 128
  • Format : broché (11,90 €) et numérique (6,99 €)

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