Sea of Tranquility – Emily St John Mandel

Sur ce blog, je m’abstiens en général de chroniquer les livres que je n’ai pas aimés. Je le fais parfois lorsqu’il s’agit d’un auteur que je suis particulièrement, Adrian Tchaikovsky ou Greg Egan par exemple, ou quand le roman en question reçoit une pluie de louanges à mon avis injustifiées. C’est cette raison-là qui m’amène aujourd’hui à vous parler de Sea of Tranquility, le dernier roman en date d’Emily St John Mandel. De l’autrice canadienne, j’avais lu, comme beaucoup de monde, Station Eleven, présenté comme l’un des meilleurs romans de fin du monde jamais écrits, vendus à des centaines de milliers d’exemplaires à travers le monde, et que j’avais trouvé absolument sans intérêt au point de ne pas perdre de temps à le chroniquer. Ne faisant pas religion de mes propres jugements en matière de littérature, j’écoute et j’entends l’avis d’autrui, je ne m’enferme pas dans une posture de principe, et je retente en me disant que c’est moi qui passe à côté des choses. Et donc je relis Emily St John Mandel.

Sea of Tranquility a donc reçu des bordées de louanges dans la presse anglo-saxonne. Le Guardian, par exemple, le présente comme un « triomphe » sur le thème du voyage dans le temps, dans lequel sont abordés des thèmes contemporains tels que la misogynie, le colonialisme et l’écologie. Le roman sera prochainement publié en France et je m’attends à la même vague de dithyrambes, tout aussi injustifiées. Les premiers retours dans la presse en France le présentent déjà comme « un chef d’œuvre ». J’aurais tant aimé que ce soit le cas, mais une fois encore, je ne lui trouve personnellement aucun intérêt.

Vous trouverez ma critique probablement très dure, mais après tout mon avis n’engage que moi et je ne vous oblige pas à le partager. Emily St John Mandel ne provoque chez moi aucune émotion, qu’elle soit littéraire, intellectuelle, ou autre.

D’un point de vue purement littéraire, la plume d’Emily St John Mandel n’est pas démonstrative. L’autrice adopte le style le plus neutre possible, dépouillant son écriture de tout effets de style ou d’arabesques. Vous ne rencontrerez dans Sea of Tranquility ni anaphore, hyperbole, litote ou métaphore, pas même une simple comparaison. C’est un style en soi, et cela demande sans doute un immense effort pour parvenir à épurer à ce point la construction du discours.  Vous n’y trouverez pas non plus la moindre construction alambiquée qui vous donnerait le vertige, pas le moindre détournement sémantique astucieux, pas la moindre dissociation logique qui vous ferait questionner le sens du propos. La ligne est directe, transparente et sans surprise. Sujet-verbe-complément. L’autrice s’abstient d’utiliser des mots trop compliqués. Il ne faut pas provoquer le lecteur. Le seul mot dont le personnage principal se promet de rechercher le sens sur internet est le mot ennui (je ne plaisante pas.)

L’autre aspect qui me dérange certainement le plus est la proposition intellectuelle. Il n’y en a pas. Sur les thématiques qu’elle aborde, Emily St John Mandel n’a rien à apporter. Le Guardian nous dit misogynie, colonialisme et l’écologie. Le sujet de la misogynie est traité en une phrase, lorsqu’un journaliste demande à une autrice si elle ne devrait pas être auprès de ses enfants plutôt qu’en tournée promotionnelle. Elle n’y reviendra pas plus.  Ses réflexions sur le colonialisme sont exprimées, elles aussi, en une phrase, lorsqu’un personnage croise sur la plage deux natives d’Amérique du nord et leur dit qu’il pense que le colonialisme c’est mal. Elle n’y reviendra pas plus non plus. Quant au sujet de l’écologie, je ne l’ai simplement pas vu dans le roman. Ah, si, il y a un arbre. La thématique du voyage dans le temps est aussi évacuée en quelques mots. On apprend ainsi que le gouvernement a étudié le voyage dans le temps et l’a développé. Une phrase. Les paradoxes ? Oh, il y a bien eu des problèmes mais ils ont été réglés. Une phrase. D’ailleurs, spoiler, il ne s’agit pas vraiment de voyage dans le temps mais d’autre chose. Un autre chose sur laquelle Greg Egan a dit plus en 10 pages qu’Emily St John Mandel dans toute son œuvre. Il n’y a pas non plus une once de science dans ce roman de science-fiction. Il y a par contre des choses totalement ridicules. Comment par exemple des personnes nées sur la Lune, là où il règne une gravité 6 fois plus faible que sur Terre, pourraient y passer toute leur vie et prendre leur retraite à un âge avancé sur Terre et bien le vivre ? Comment, par exemple, … il est inutile de multiplier les exemples, le roman ne tient debout que parce que le lecteur a envie qu’il tienne. Ou pas.

Quant à l’émotion qu’on pourrait ressentir en accompagnant des personnages à travers le récit, elle est elle aussi absente du texte. Le roman, dans sa première partie, fait le récit de tranches de vie de différents personnages en 1912, 2020, 2203 et 2401. Ce ne sont que de courts moments, trop courts pour qu’on les vive vraiment et que l’autrice nous donne l’occasion de nous attacher à ses personnages. Leur sort sera réglé, là encore en une phrase. Peut-être que je n’ai pas compris, peut-être que le talent d’Emily St John Mandel tient précisément en cette capacité à tout régler, thématiques contemporaines, scénario et destin des personnes, en une phrase. Je ne suis pas convaincu. Dans la seconde partie, le récit est celui de la vie d’un voyageur temporel qui enquête sur une anomalie observée à travers les époques. Mais aucune surprise n’attend là non plus le lecteur, puisque la raison de cette anomalie, il l’aura deviné dès la première page. Rien qu’en lisant cela, vous vous en doutez d’ailleurs déjà. 

Sea of Tranquility n’est pas le triomphe annoncé sur le thème du voyage temporel. Si vous êtes intéressés par les paradoxes liés au voyage dans le temps, lisez Vous les Zombies de Robert A Heinlein, Palimpseste de Charles Stross, ou Terminus de Tom Sweterlitsch ; si vous recherchez une réflexion intelligente sur le sens de l’histoire, lisez Liens de Sang d’Octavia E. Butler ou L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu ; si vous voulez de l’émotion, lisez Le Temps fut de Ian McDonald. Mais ne perdez pas votre temps à lire Emily St John Mandel qui n’a rien à dire sur le sujet.

Alors pourquoi lire Sea of Tranquility ? Je ne sais pas. Lisez-le si bon vous semble et expliquez-moi. Je suis encore une fois totalement passé à côté.

Le roman sera publié en France le 23 août 2023 chez Rivages, sous le titre La Mer de la tranquillité, traduction de Gérard de Chergé.


  • Titre : Sea of Tranquility
  • Autrice : Emily St John Mandel
  • Publication originale : 5 avril 2022, Random House
  • Nombre de pages : 272
  • Support : papier et numérique

23 réflexions sur “Sea of Tranquility – Emily St John Mandel

  1. Moi je trouve ça très bien que tu donnes ton avis sincèrement, d’autant que tu ne le présentes pas comme une parole d’évangile. Ca donne plus de valeur par contraste aux livres que tu recommandes. J’en profite pour te remercier de tes chroniques et de tes conseils de lecture, toujours avisés et finement ciselés.

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  2. >>>Numerama, qui a lu la traduction française en avant-première, en fait « un chef d’œuvre ».

    Ce qui est fort pratique avec les articles de Marcus Dupont-Besnard dans Numérama c’est qu’il suffit de prendre leur contre-pied parfait pour avoir un avis sur un livre ou un film.

    PS : Deux typos dans l’article:
    => si vous rechercher/si vous recherchez
    => pourrait y passer/pourraient y passer

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  3. Comme les thématiques m’intéresse, que je suis curieuse et que je l’ai reçu, je le lirai pour le faire un avis, mais avec tes avertissement en tête pour ne pas en attendre plus. Cest cet esprit de synthèse sur tu pointes qui me fait le plus peur, plus que les invraisemblances que je peux accepter si ça me rend la lecture plaisante, idem pour les sujets peu originaux si c’est bien écrit.
    On verra ça cet été mais merci pour cet avis honnête.

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  4. A te lire ce roman a l’air d’une vacuité abyssale. Ce qui m’étonne c’est qu’il sera publié par Rivages qui en polars est une référence absolue. Ils ont dû choisir un angle plus « généraliste » pour leur collections SF.

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    1. C’est aussi mon impression, je pense qu’ils cherchent à « ouvrir » la collection en publiant des textes qui seront plutôt à la marge en termes de genre. Pourquoi pas, l’idée se défend, mais dans ce cas il ne faut pas s’attendre à pouvoir sortir la carte du « chef d’oeuvre de SF ».

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  5. J’aime bien lire ce type de chroniques, surtout sur des titres qui ont tellement d’avis positifs et enjoués qu’il semble presque malvenu de ne leur trouver qu’un faible intérêt… !
    Je n’ai jamais lu cette autrice encore; je voulais commencer par Station Eleven, mais j’ai fait l’erreur (ou pas) de commencer par la série TV dérivée. J’ai regardé deux épisodes, et j’ai abandonné après avoir lutté contre un ennui abyssal. Peut-être que le bouquin n’a rien à voir avec la série, mais du coup je n’ai pas ressenti l’empressement de m’y plonger.
    A te lire, je me dis que la patience est décidément une grande vertu !! 😀
    Et tu vois, ta chronique est non seulement intéressante pour ça mais aussi pour les références que y glisses à la fin : après Waldo, je cherchais par quoi poursuivre ma découverte de Heinlein, donc hop je note; le Ken Liu j’ai lu récemment et effectivement, c’était incroyable. Pas encore lu Octavia Butler, par contre.
    Bref, merci pour ton retour.

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  6. L’idée d’un « degré zéro du style » (comme dirait Albert Camus) a parfois du bon. Je sais par exemple que des autrices engagées telles que Marie Redonnet (que je n’ai pas lue) y ont recours car une écriture froide et distanciée fait davantage ressortir les horreurs qu’elles décrivent. Du coup, je suis vraiment surpris que ce roman ne prenne pas ses thématiques politiques plus au sérieux…

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    1. C’est intéressant comme comparaison car je suis habituellement assez fan du style minimaliste. Ca fonctionne très bien chez des auteurs comme Camus ou John Fante, mais chez eux chaque phrase est percutante. Difficile de faire plus marquant que « Aujourd’hui, maman est morte. » Je ne trouve pas cette précision chez Emily St John Mandel, dont le style est juste dépouillé mais sans relief.

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  7. « Quant au sujet de l’écologie, je ne l’ai simplement pas vu dans le roman.  » -> Il y aussi une phrase sur le réchauffement climatique 🤣
    J’ai fini ce livre il y a quelque jours et comment dire, j’ai trouvé le livre divertissant mais c’est tout. Ca manque terriblement de profondeur, l’écriture est transparente, les perso aussi. Je vais peut-être quand même lire Station Eleven par acquis de conscience.

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  8. J’ai adoré ce roman et je dois être naïf je n’ai pas vu la fin arrivée… lol

    En relisant ta chronique, je comprend pourquoi tu n’as pas aimé ce roman. Tu t’attendais à de la SF alors que cela n’en est pas vraiment (il ne suffit pas de futur ou de voyage dans le temps :p). Tu compares ce roman à ceux de Greg Egan, de Ken Liu ou de Ian McDonald forcement ca ne peut pas marcher ils ne jouent pas la même partition.

    Et ta critique serait plus envers le Guardian qui te (sur)vend un livre sur des thématiques actuelles qui me semble loin de ce qu’à écrit l’autrice.

    Tu avais lu l’Hôtel de Verre ?

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    1. Non, je n’ai pas lu L’Hotel de verre. J’essaierai à l’occasion même si je suis un peu refroidi sur cette autrice. Tu as raison, mon avis tient beaucoup au fait que le livre a été vendu pour ce qu’il n’est pas.

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