Sayonara Baby – Fabrice Colin

Au sein des annonces de parution au second semestre 2022, on trouve dans la collection Le Rayon Imaginaire celle d’un nouveau roman de Fabrice Colin. N’ayant jamais lu l’auteur, je décidai de combler mes lacunes – pari sisyphéen s’il en est – en attaquant le versant science-fictif de l’œuvre de cet écrivain prolifique qui a donné de la plume aussi bien dans nos genres favoris que dans le polar, la littérature jeunesse et même la littérature blanche. Bref, encore un de ces sauvageons qui écrit ce que bon lui semble quand l’envie lui prend. Pour faire bien, je demandai conseil et on me conseilla. Sayonara Baby, m’a-t-on dit. Sayonara Baby, j’ai lu.

Sayonara Baby est l’enfant monstrueux de Naked Lunch de William S. Burroughs et du Temps désarticulé de Philip K. Dick passé sous le sabre de Yukio Mishima. Je ne vais pas tenter un résumé de l’intrigue du roman puisque le récit qu’il propose n’est autre qu’une hallucination paranoïaque et déchiquetée d’une Amérique surjouée dans des vapeurs de saké et de napalm.

« Un obus explose en plein ciel. Je suis prêt. »

Si Ragle Gumm, le héros dans Le Temps désarticulé de Philip K. Dick pour qui la réalité est criblée de fuites, se trouve « face à une brèche en train de s’agrandir pour devenir une immense déchirure », Kensley Tremens, héros chez Colin, lui est passé au travers. Vaguement, le roman se (dé-)structure en trois phases narratives – la première écrite à la troisième personne, la deuxième à la première et la troisième à la deuxième. Vous êtes perdus ? c’est normal.  Il est question d’un samouraï qui a le pouvoir de convoquer par ses rêves la vengeance des fantômes d’un Japon toujours en guerre contre l’Amérique en 1967 et se trouve poursuivi par l’armée américaine au grand complet. Il est question de Kinsley, jeune métis nippo-américain qui se prend dans la gueule aussi bien les coups portés par les bas-du-front des milices nationalistes du coin et les révélations sur ses origines bâtardes envoyées par son père alcoolique, a des relations charnelles avec sa sœur et lit l’Hagakure en nourrissant des requins dans un aquarium qui n’existe pas, ou pas encore. Car contrairement à ce que l’auteur veut nous faire croire, nous ne sommes pas, certainement pas, en 1967. Si l’unité de lieu et de temps est un truc auquel vous tenez personnellement, un truc important dans votre vie, vous n’avez rien à faire là. Fabrice Colin, qui écrit en 2004, cite aussi bien Terminator que Mishima, Burroughs mais pas Dick (me dit-on), et relocalise l’Interzone entre Monterey et Death Valley dans ce simulacre de réalité.

Vous voyez ?

« Cette histoire là se déroule en images floues, presque transparentes. Il est malaisé de distinguer chacun des protagonistes. »

Sayonara Baby fait partie de ces expériences littéraires hallucinées qu’on rencontre parfois dans les littératures de l’imaginaire, en prise directe avec la période New Wave qui dans les années 70 s’intéressait peu ou pas aux aspects technologiques de la science-fiction et si on doit invoquer une quelconque science, c’est plutôt du côté de la psychanalyse qu’il faudrait aller chercher. Mais là n’est pas vraiment le propos quand on aborde ce genre de textes qui va creuser dans des ailleurs, à savoir dans la psyché humaine et ses méandres les plus sombres et déjantés. On est là dans des territoires plus proches de J.G. Ballard ou Lucius Shepard que d’Asimov ou Clark. Dans cette veine incandescente et viscérale, Fabrice Colin déroule une ligne débridée et il le fait sans se retourner pour voir si vous suivez. Au lecteur de la saisir, ou de la laisser filer, et de cliver les couches de surréalité.


  • Titre : Sayonara Baby
  • Auteur : Fabrice Colin
  • Publication : 3 juin 2004, l’Atalante
  • Nombre de pages : 320
  • Format : papier (broché)

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