L’Anomalie – Hervé Le Tellier

Cette année, comme vous le savez, le prix Goncourt a été décerné au roman L’Anomalie d’Hervé Le Tellier. Heureuse surprise pour nous autres qui pataugeons joyeusement dans les mauvais genres car le roman est décrit par les critiques littéraires (les vrais, ceux qui lisent des livres pour grands) comme un roman de science-fiction ou, tout du moins, comme flirtant avec la science-fiction parce que, faut pas déconner quand même, « c’est mieux que de la SF » (sic).

Prions Saint Germain ! Cette reconnaissance est suffisamment exceptionnelle – quand bien même si, pour l’anecdote, le premier prix Goncourt fut remis en 1903 à un roman de science-fiction : Force Ennemie de John-Antoine Nau – pour qu’on s’y intéresse par-delà la porte de Tannhäuser, jusque sur l’épaule d’Orion. Las, je ne suis pas gardien des genres et aucune autorité en la matière ne me permet de décider s’il s’agit bel et bien d’une œuvre de science-fiction. Tout juste puis-je, à l’aune des deux ou trois livres que j’ai lus, interroger le qualificatif et me montrer curieux du roman.

L’Anomalie d’Hervé Le Tellier est-il mieux que de la SF ? Oui assurément ! Enfin… mieux, non, mais plus ! Enfin… plus, au sens non pas qualitatif mais quantitatif. Je m’explique. Hervé Le Tellier est oulipien. Il préside même l’Ouvroir depuis 2019. Les oulipiens aiment les contraintes et les trouvent même libératrices. L’Anomalie est, avant toute autre chose, un ouvrage oulipien dans lequel Le Tellier joue des multiples possibilités offertes par une galerie de personnages de taille généreuse – la galerie, pas les personnages – pour tresser des vies et des intrigues sous les cieux non pas d’un mais de plusieurs genres.

Oui, il y a bien au centre de l’Anomalie un événement qui a la couleur de la science-fiction. Le jeudi 24 Juin 2021, le vol 006 d’Air France reliant Paris à New-York émerge d’une tempête au-dessus de l’Atlantique avec à son bord ses deux-cent quarante-trois passagers. Problème, ce même avion s’est déjà posé en mars. Le même, avec les mêmes passagers et le même pilote. L’avion s’est dédoublé à trois mois d’écart. Hervé Le Tellier prélève un échantillon de passagers pour raconter leur vie avant et après. Le ton est parfois à l’humour, parfois il est grave. Il y a un tueur professionnel, un architecte amoureux malheureux d’une jeune femme beaucoup plus jeune que lui, une brillante avocate de New York, un écrivain en quête de succès qui servira de fil conducteur au milieu de la chorale, etc. Chacun de ces personnages est l’occasion pour l’auteur d’écrire un autre roman, dans un genre propre au personnage : un thriller, un roman psychologique, une histoire d’amour,… autant de couleurs de récits qu’il y a de personnages. Un roman oulipien donc.

Ainsi, L’Anomalie emprunte à la science-fiction, genre auquel il rend hommage à travers de nombreux clins d’œil, mais pas seulement puisqu’il emprunte autant à d’autres genres. Le dédoublement n’est finalement qu’une excuse pour créer une situation, et mettre l’humanité devant un impensable afin de la dépouiller des béquilles de la science, de la religion, et de la philosophie pour relativiser sa place dans l’univers (ce qui donnera lieu à un final très amusant). Et finalement, n’est-ce pas là la question centrale de la science-fiction ? Cela étant dit, soyons honnêtes, nous sommes ici à des années-lumière de l’ambition et du traitement des thématiques, qu’elles soient technologiques, scientifiques, politiques ou sociétales, mis en œuvre dans la science-fiction moderne. Ce n’est pas le but.

L’Anomalie d’Hervé Tellier offre au lecteur un jeu d’écriture, et donc de lecture, autour de multiples personnages et autant de genres littéraires. Comme on pouvait s’en douter, qu’on accorde une grande valeur au prix Goncourt ou non, il est aussi fort bien écrit. Les lecteurs férus de science-fiction resteront sur leur faim s’ils ne cherchent qu’à contempler cet aspect-là, car il est léger et sans grande originalité. Pour ma part, c’est un roman que j’ai eu plaisir à lire, le trouvant astucieux et ludique, mais il ne laissera pas une marque indélébile dans ma vie de lecteur, de science-fiction ou autre. Ce qui est finalement le sentiment que m’ont laissé tous les prix Goncourt que j’ai lus.


D’autres avis : TmbM, Le chien critique, Le Maki, Pamolico, Un papillon dans la Lune, Gromovar,


  • Titre : L’Anomalie
  • Auteur : Hervé Le Tellier
  • Edition : Gallimard, coll. « NRF » (20 Août 2020)
  • Prix : Goncourt 2020
  • Nombre de pages : 336
  • Format : papier et numérique

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Catégories :Romans, Romans VF

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10 réponses

  1. Je n’avais pas lu tout ça dans ce livre, il faut dire que je l’ai pris au premier degré (enfin au seul degré que j’ai compris !)

    Par contre tu spoiles à fond l’histoire…

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    • Noooooooon. Je n’indique que l’événement central. Je ne sais pas si tu as vu passer les articles de la presse généraliste sur le roman, mais ils racontent tout le bouquin jusqu’au bout. Ils n’ont pas du tout la même culture que nous de ce point de vue.

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  2. Bon… Je n’ai jamais lu de Goncourt et je me disais que ce serait l’occasion. Je vais quand même voir, histoire de. Merci pour l’article !

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  3. Je pense que je vais le lire celui-ci.

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  4. C’est marrant ta description me fait penser à Cartographie des nuages pour certains aspects (le fait de se servir de personnages différents pour écrire dans des genres différents). Peut-être un jour…

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  5. Cela fait bien des années que je n’avais pas lu de Goncourt et encore plus un qui me plaise. Mais là je dois avouer que ce fût une lecture plaisante. Le côtoiement des genres à travers les personnages est amusant et intéressant. bref je le recommanderai facilement à ceux qui veulent aborder l’imaginaire en douceur.

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  6. Je trouve votre critique fort juste. J’ai eu bien du mal à me décider à écrire ma chronique car j’étais assez déçu par la fin… Au final, c’est un exercice intéressant mais un Goncourt qui ne restera certainement pas inoubliable.

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Rétroliens

  1. L’anomalie, Hervé Le Tellier – Pamolico, critiques romans, cinéma, séries
  2. L’Anomalie, Hervé Le Tellier (Gallimard, 2020) – Chroniques de Ju la brindille
  3. Friday Black – Nana Kwame Adjei-Brenyah – L'épaule d'Orion

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