Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle – Stuart Turton

septSonatine est une maison d’édition qui, depuis 2008, a l’ambition de renouveler le genre du noir, en publiant des polars d’auteurs inédits en France. Le succès est au rendez-vous.  Si nous sommes ici loin de notre terrain d’investigation habituel, l’épaule d’Orion s’autorise à s’y commettre lorsque le genre emprunte des ressorts scénaristiques à notre littérature de prédilection, la science-fiction.

Sorti peu avant l’été, Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle est le premier roman de l’auteur britannique Stuart Turton, journaliste de profession, qui propose là un whodunit Agatha Christien,  un Cluedo intriqué et ludique, un escape game littéraire décliné en boucles temporelles. Nous y voilà. Les boucles temporelles sur l’épaule d’Orion, on aime ça.

Stuart Turton convoque les tropes du genre : une large demeure isolée et hantée par les souvenirs traumatiques de son passé, une noblesse anglaise déliquescente, une fête à laquelle les invités conviés ont tous des secrets à cacher ou à revendre, et un crime à commettre. Evelyn Hardcastle sera assassinée ce soir à 23H. Mais l’auteur tord les fils en y ajoutant une délicieuse condition : notre Hercule Poirot local, appelons-le Aiden Bishop, n’a que quelques heures pour résoudre les mystères de ce crime, mais dispose de huit vies et revivra en boucle la même journée.

C’est là le trait fabuleux des Sept morts d’Evelyn Hardcastle. Aiden Bishop sera sans cesse quelqu’un d’autre. Il se réveille une première fois dans un bois, croit voir se dérouler sous ses yeux le meurtre d’une femme qu’il nomme spontanément Anna et se découvre amnésique, sans aucun souvenir de son passé ni de sa personnalité. Se traînant jusqu’à une noble bâtisse, ceinte de verdure, il apprend qu’il est Sebastian Bell, jeune médecin, invité de la famille Hardcastle à une fête en l’honneur d’Evelyn Hardcastle. Il vit une journée des plus étranges. Le décor se met en place, les personnages s’animent sur la scène, mais rien encore ne relie tous les éléments d’une peinture qui prend à peine forme. Le lendemain, Aiden Bishop, se réveille dans la peau d’un autre. Il revit la même journée, assiste aux mêmes événements, et à d’autres, sous le regard différent de ce nouvel hôte, tout en gardant le souvenir de cette journée précédemment vécue.

Dans le film Un Jour sans fin, référence populaire en la matière, Bill Murray se voyait revivre à l’infini la même journée dans son propre rôle. Ce sont des rôles différents qu’endosse à chaque nouvelle itération du jour Aiden Bishop dans Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle. Et il doit trouver le moyen de s’enfuir de cette boucle qui se répète à l’identique, résoudre le crime qui aura lieu, ou l’empêcher, changer le destin ou l’autoriser. Son libre arbitre est pourtant mis à mal par des règles qui s’affirment au cours du roman et son interaction avec ses hôtes. Stuart Turton joue dans le scénario avec cette idée fertile qu’Aiden Bishop n’est jamais vraiment lui-même, mais toujours en partie son hôte. Il doit composer avec les caractéristiques de chacun, leur intelligence et leur physique. Il est ainsi tout à tour lâche, ingénieux, colérique, observateur, violent, bon ou mauvais.

Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle montre une construction virtuose. A travers la répétition des situations, les éléments de l’enquête sont les pièces d’un puzzle qui s’emboîtent progressivement, quand tout déjà est là au départ suivant le principe du fusil de Tchekhov. Rien n’est laissé au hasard, chaque détail révèle son importance. Une fois les règles comprises, Aiden Bishop utilise au mieux le temps qui lui est donné et la boucle temporelle pour livrer à ses hôtes successifs les indices qu’il a décelé dans une incarnation précédente. Le procédé évoque le film Memento de Christopher Nolan. Je précise qu’il n’y a aucun spoiler dans cette comparaison. Le roman est très habile, sa lecture demande l’attention du lecteur et procure la satisfaction d’un jeu intellectuel gratifiant et très divertissant. Les surprises et retournements attendent le lecteur à chaque tour de page et les choses ne sont jamais vraiment ce que l’on croit. Au-delà de l’enquête sur un crime, le roman s’offre en outre le luxe de livrer une peinture sociale grinçante de la noblesse anglaise ravagée autant financièrement que moralement, en ce début du XXème siècle, d’une bourgeoisie opportuniste et corrompue, des rapports de classe violents, et d’une famille rongée de l’intérieur par les secrets.

En conclusion

Avec ce premier roman, Stuart Turton signe un polar a la construction tout à fait extraordinaire, jouant avec bonheur de la boucle temporelle, et donne au lecteur les joies d’une lecture ludique et gratifiante. Ajoutons à cela que c’est un livre formidablement bien écrit, stylistiquement parlant. Sans être décevante – le roman ne l’est jamais – seule la fin m’a laissé un goût de trop peu. Mise à part la raison de la situation d’Aiden Bishop, la résolution du crime est somme toute assez classique dans le genre. De fait, j’attendais un twist final qui n’est pas venu, mais mes lectures en SFFF m’ont tordu l’esprit. Cela n’enlève rien au plaisir de la lecture de cet ingénieux roman.


Une lecture que certains blogueurs ont apprécié : Gromovar (VO), Les lectures du Maki, Touchez mon blog, Un papillon dans la lune,  le Dragon Galactique
D’autres moins : Artemus dada


Titre : Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle
Auteur : Stuart Turton
Éditeur : Sonatine (16 mai 2019)
Publication originale : Raven Books (8 février 2018)
Traduction : Fabrice Pointeau
Nombre de pages : 544
Format : papier et ebooks



Catégories :Romans

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17 réponses

  1. Adjugé, ce sera ma prochaine lecture.

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  2. J’ai bien aimé cette fin et je ne suis pas sur qu’un nouveau twist aurait apporté quelque chose à cette histoire déjà bien tortueuse… 😉

    Ca ne pas être facile pour l’auteur de nous faire un second roman à la hauteur de celui-ci !

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  3. Yogo m’avait déjà fait remarqué ce livre, et tu continues. Il va falloir que je me penche sur la question.

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  4. Personnellement, j’ai aimé du début à la fin et je n’ai pas grand chose à reprocher à la chute. J’ai été bluffé par la construction, par la cohérence de l’intrigue et par la fluidité de la narration. Bref, j’ai adoré.

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  5. Voilà qui pourrait me réconcilier avec le polar. Le premier roman avec des boucles temporelle qui m’a marqué était « le disque rayé » de Kurt Steiner (André Ruellan) au FN anticipation dans les années 70.

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  6. faut pas que je vienne chez toi, je repars avec plein de livres pour ma PAL!

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Rétroliens

  1. Les Sept Morts d’Evelyn Hardcastle | Le temps vous est compté – Le dragon galactique

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