Bridging Infinity (Infinity project 5/7) – Jonathan Strahan ***

Bridging-InfinityBridging infinity est le cinquième volet de la série Infinity Project. Après Meeting Infinity que j’avais trouvé très décevant, il me fallait du lourd pour celui là.  Pour Brigding Infinity, Strahan a souhaité invoquer une qualité propre à la SF qui est le sense of wonder. Pour cela, il a demandé à différents auteurs, plus ou moins connus mais reconnus dans le milieu de la hard-SF, de plancher sur l’idée d’un projet d’ingénierie à grande échelle. Et c’est une réussite pour la plupart des nouvelles qui composent ce recueil. En guise d’avertissement, il faut rappeler que ce sont des nouvelles courtes de Hard-SF. Vous ne trouverez donc pas dans ces nouvelles de grands scénarios complexes à multiples rebondissements et des personnages au caractère longuement développé, mais des visions futuristes exploitées dans un langage souvent très technique et scientifique. Et quelques idées brillantes.

Sixteen questions for Kamala Chatterjeen d’Alastair Reynolds. On ouvre le recueil avec Alastair Reynolds, dont il faut rappeler qu’il est astronome de formation et a travaillé pour l’agence spatiale européenne avant de se consacrer entièrement à l’écriture. La nouvelle Sixteen questions for Kamala Chatterjeen prend la forme d’une série de questions posées à une scientifique indienne lors de sa soutenance de thèse pour aborder l’exploration de l’intérieur du Soleil dans un futur lointain. La thématique n’est pas sans rappeler le roman Accretion de Stephen Baxter, sous un traitement très différent. Il y a un twist dans cette nouvelle qui aborde à la fois de manière sérieuse une question scientifique ouverte, celle du fonctionnement interne de notre étoile, et de façon plus humoristique la difficulté de la thèse pour cette brillante scientifique qui bénéficie d’une « prolongation ». Reynolds y fait les choses en grand. Très bonne nouvelle.

Six Degrees of Separation Freedom de Pat Cadigan. Une certaine déception sur cette nouvelle de Cadigan dont j’avais beaucoup apprécié les nouvelles dans les précédents volume de la série. On pourrait voir cette nouvelle comme un préambule ou un parallèle à « The Girl thing who went out for Sushi », publiée dans Edge of Infinity et qui avait reçu le prix Hugo. La nouvelle se présente sous la forme de discussions entre recruteuses pour les colonies spatiales autour de Jupiter dans lesquelles les humains s’adaptent en entreprenant de formes de chirurgie radicale. Contrairement à The Girl thing who went out for Sushi, il ne se passe ici pas grand chose et la nouvelle a peu d’intérêt.

The Venus generations de Stephen Baxter. La nouvelle de Baxter débute au 27e siècle, se déroule sur plusieurs centaines d’années et implique plusieurs générations. L’auteur y imagine la possibilité de projets d’ingénierie à grande échelle consistant à transformer des planètes, à commencer par Vénus que Jocelyn Lang Poole, le personnage principal, souhaite refroidir pour la rendre « utile » en faisant construire un écran placé au point de Lagrange entre Vénus et le Soleil pour bloquer la lumière solaire. 50 ans après le lancement du projet, celui-ci est complété et Jocelyn « éteint » la lumière. 185 ans plus tard, Vénus a suffisamment refroidi pour que son atmosphère se soit transformée, que des océans se forment et que le sol soit accessible aux humains. And then….Une courte nouvelle dans laquelle on retrouve la passion de Baxter pour les récits à grande échelle. Même si la fin est un peu décevante.

Ragers in space de Charlie Jane Anders. Cette nouvelle est une exploration humoristique de la singularité. Sion est une jeune femme inconséquente dont la vie se résume à faire outrageusement la fête avec son amie D-Mei. Elle reçoit une invitation pour participer au premier vol hors système solaire à bord d’un navire pouvant atteindre la moitié de la vitesse de la lumière. Une sorte de grande party spatiale pour quelques heureux élus. De la singularité, Sion se souvient surtout que c’est le jour où son chien a été écrasé par la voiture autonome de la famille qui est soudainement devenue plus si autonome que ça. La singularité a en effet eu lieu, mais n’a pas duré. Tous les ordinateurs devenant super intelligents ont manifestement tous crashé simultanément, privant l’humanité des bienfaits espérés de cette révolution technologique. Une singularité ratée en d’autres termes. A ceci près que l’histoire est un peu plus complexe, comme va l’apprendre Sion en rencontrant l’IA qui pilote le navire interstellaire… « The singularity, it was fun while it lasted, right? »

The Mighty Slinger de Tobias S. Buckell et Karen Lord. J’avais déjà été impressionné par la nouvelle « Hiraeth: A Tragedy in Four Acts » de Karen Lord publiée dans Edge of Infinity. Cet enthousiasme est largement renouvelé dans cette nouvelle à 4 mains. La nouvelle raconte par sauts chronologiques, sur plusieurs décades, la lutte d’un groupe de musique calypso contre un conglomérat développant un anneau de Dyson autour du Soleil et projetant de détruire et reconstruire entièrement la surface de la Terre au profit des quelques riches dynasties installées sur Mars, Venus et autour de Jupiter. C’est une nouvelle qui parle de la diaspora caribéenne, de musique, d’espoir, de prolétariat et de révolution. Le tout à l’échelle du système solaire sur plusieurs siècles. Et le plus surprenant, c’est que cela fonctionne. Une des meilleures nouvelles du recueil.

Ozymandias de Karin Lowachee. La nouvelle raconte l’arrivée d’un ingénieur dans une station orbitale militaire autour de Jupiter. La station est en construction, entièrement gérée par une IA et notre ingénieur n’est là que pour la redondance. Le thème est éculé : un huis-clos spatial avec une IA qui se révélera plus autonome que prévue, et une station pas aussi vide qu’elle ne devrait l’être. Mais moi j’adore ! Ça fonctionne à fond et en très peu de pages Karin Lowachee propose une bonne histoire, une ambiance bien traitée et pas mal d’action. Une nouvelle très réussie qui aurait pu être le premier chapitre d’un bon livre de SF.

The city’s edge de Kristine Kathryn Rusch. J’avais bien aimé sa nouvelle de facture classique Safety Test publiée dans Edge of Infinity, mais je me suis ici fortement ennuyé. Dans cette nouvelle Petras revient sur les lieux où sa femme a érigé une cité et y a trouvé la mort avec 600 autres personnes lorsqu’une nuit la cité a tout simplement disparu. L’auteure dilapide le peu de pages dont elle dispose à essayer de nous faire ressentir de la compassion pour le personnage sans y parvenir. Et Petras se lamente, et se lamente, et se lamente…C’est ennuyant, mou et très répétitif. Le seul intérêt qu’il y aurait pu y avoir dans cette nouvelle est le mystère de la disparition de la cité, mais la raison qui en est donnée est ridicule. Un mauvais texte.

Mice among elephants de Gregory Benford and Larry Niven. A ce moment là du recueil, il faut prendre une grande inspiration. La nouvelle Mice among elephants nous propulse vers les cimes de la hard-SF. Qu’attendre de moins de la part de Benford et Niven ? Une expression dans la nouvelle résume bien son contenu : « outrageous astrophysics ». L’histoire est celle d’une mission d’exploration vers la source d’une fluctuation gravitationnelle qui semble d’origine intelligente. Que ce soit la manière dont fonctionne le vaisseau qui transporte la mission ou ce qu’elle va trouver sur place, (avec une très subtile référence à Blindsight de Peter Watts), on est là dans ce qui se fait de plus pointu. Pour certains lecteurs, la nouvelle illustrera aussi sans doute les défauts du genre, c’est à dire un style aride avec de nombreux termes techniques et un minimum de mots réservé au développement des personnages. Mais d’un point de vue purement Hard-SF, cette nouvelle est le sommet du recueil.

Monuments de Pamela Sargent. La base de cette nouvelle est semblable à celle de « Venus generations » de Baxter. Mais ici, on suit trois générations de femme impliquées dans la construction d’un écran situé au point de Lagrange entre la Terre et le Soleil dans le but de refroidir une Terre dévastée par le réchauffement climatique et largement dépeuplée au XXIIIe siècle. La nouvelle est contée par une IA qui assiste ces trois femmes, et pointe dans ce récit une forme de mélancolie associée à la détermination des IA à sauver la planète, avec ou sans humanité. Une bonne nouvelle.

Apache Charley and the pentagons of Hex d’Allen M. Steele. Et la nouvelle qui remporte la palme du sense of wonder est… celle-ci. Hex est une sphère de Dyson de 300 millions de km de diamètre (soit 2 unités astronomiques), construite par une race extraterrestre dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’ils sont les danui. Je vous laisse la surprise de découvrir la structure de Hex. Les danui acceptent que n’importe qui s’installe dans les habitats qui constituent la structure de base de Hex, à condition de respecter certaines règles de bon voisinage. Et bien sûr il y a là une colonie humaine dont les règles interdisent d’aller se balader en dehors du périmètre qui lui est attribué. Ce qui signifie évidemment que quelques joyeux lurons, se nommant eux-même des joyriders, vont enfreindre les règles dans le but de découvrir Hex. L’idée de base de la nouvelle est tellement porteuse de promesse que sa chute est un peu décevante. Mais cela pourrait constituer la trame de départ d’un roman que j’aurais énormément de plaisir à lire*. D’autant que la nouvelle est très bien écrite. C’est une des excellentes nouvelles du recueil.

* Allen Steele a effectivement écrit un roman, Hex, qui si déroule sur Hex. Je vais m’empresser de le lire.

Cold comfort de Pat Murphy et Paul Doherty. Une autre nouvelle sur le thème du réchauffement climatique et la tentative de mise en place d’un projet de récupération du méthane libéré par la fonte du permafrost. La narratrice est une scientifique qui s’est libérée du carcan universitaire pour développer son projet, quitte à verser dans l’éco-terrorisme pour sauver la planète. La nouvelle, qui adopte un discours à tendance hippie-pessimiste, propose une fin qui ne sera pas du goût de tout le monde. Le récit est pourtant bien mené en quelques pages.

Travelling into Nothing d’An Owomoyela. Kiu Alee échappe à sa condamnation à mort en acceptant de piloter un vaisseau pour le moins particulier. Le mode de pilotage est inspiré de celui décrit par David Zindell dans le roman Neverness : le pilote doit être connecté via un réseau neuronal à l’IA qui gère l’accélérateur pour pouvoir réaliser les calculs nécessaires au voyage interstellaire. Seulement faut-il encore que le pilote soit dans l’état d’esprit qui permette le voyage. Au cœur de la nouvelle se trouve donc le conflit intérieur de Liu qui doit accepter le non-choix qui lui est proposé. L’idée est là, mais la réalisation est un peu brouillonne. Le personnage de Liu est notamment un peu trop borderline pour faire fonctionner efficacement le récit en quelques pages. C’est dommage car les idées de base sont bonnes et pourraient donner lieu à une histoire vraiment intéressante.

Induction de Thoraiya Dyer. La nouvelle repose sur une idée de base peu convaincante : forer le manteau terrestre pour provoquer un reflux de magma à la surface et augmenter la taille des îles menacées par la montée des océans. Que ce soit par l’écriture, les personnages ou le projet technique, cette nouvelle est la plus mauvaise du recueil.

Seven birthdays Ken Liu. Le recueil se referme en beauté avec une très singulière nouvelle de Ken Liu. Si Ken Liu n’est pas spécialement un auteur de Hard-SF, il en saisi pleinement les ressorts en nous plaçant dans le contexte de sept anniversaires de Mia. Le premier à 7 ans. Le second à 49 ans, puis 343, 2401, 16807, 117649, et enfin 823643. Dans ce voyage accéléré à travers le temps, il aborde de nombreuses thématiques chères au genre : le lutte contre le réchauffement climatique, la digitalisation de l’esprit humain, la terraformation des planètes du système solaire and beyond, les sphères de Dyson, la recréation de l’histoire… C’est une brillante nouvelle. C’est du Ken Liu.


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Livre : Bridging Infinity
Collection : Infinity Project
Auteur : collectif
Publication : 2016
Langue : Anglais
Traduction : Non
Nombre de pages : 400
Format : papier et ebook



Catégories :Hard-SF

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