
De tous les mythes hérités de la Grèce antique, celui d’Orphée et de sa descente aux enfers pour retrouver son épouse Eurydice, morte le jour de leurs noces, est sans doute celui qui a le plus influencé les arts. Il aura donné lieu à de nombreux commentaires et interprétations, depuis la philosophie jusqu’à la psychanalyse : la catabase y est une métaphore de l’introspection. C’est de ce mythe que s’inspire Ian Soliane dans son nouveau roman, Le Pèse-Dieu, à paraitre le 16 avril chez Robert Laffont, dans la collection Le Labo d’Ailleurs et Demain.
Ecrivain et dramaturge, Ian Soliane s’est distingué dans le domaine de la science-fiction depuis la parution de Basqu.I.A.t en 2021 aux éditions JOU, et de Après tout en 2024. Ces deux courts romans interrogeaient avec acuité le rapport entre les technologies, émergentes – l’intelligence artificielle en particulier – et la singularité humaine. Au moment où l’on évoque une « singularité technologique » pour désigner le moment où l’emballement technologique deviendra incompréhensible pour l’humain, Ian Soliane inverse la perspective et met en scène l’incompréhension fondamentale de l’IA face à l’humain. Basqu.I.A.t explorait l’incapacité d’une IA à appréhender une forme d’art aussi disruptive que, par exemple, la peinture de Basquiat ; Après tout sondait l’impasse morale de l’artifice face au deuil. Le Pèse-Dieu prolonge et approfondit cette réflexion à travers une réécriture du mythe d’Orphée dans laquelle il interroge la pertinence du mythe fondateur à l’heure de l’I.A. – à moins que ce ne soit l’inverse.
« Mourir est une expérience incroyable. J’ai moi-même actionné le switch et libéré l’azote dans la capsule. »
XXIIe siècle. La technologie permet désormais le transfert et le sauvegarde des états de conscience avant la mort, ainsi que la création d’un au-delà virtuel, les Limbes, orchestré par Xe, une I.A. Le narrateur, écrivain, a perdu sa fille Jade, suicidée lorsqu’elle avait 22 ans. Il veut comprendre, et il veut surtout la retrouver. Il conlut un contrat avec Xe. Le roman adopte la forme du récit à la première personne de cette catabase moderne, amorcée dans une capsule d’azote.
« En mourant, tu es peut-être fou, mais en ne mourant pas, tu le deviendras à tous les coups. »
S’ouvre alors un voyage à travers les Limbes, en compagnie de Bak, un avatar de Xe chargé de guider le narrateur, et de maintenir un lien ténu avec le réel. Mais une intelligence artificielle peut-elle appréhender le suicide, seul problème philosophie vraiment sérieux selon l’auteur qui cite Albert Camus ? Peut-elle comprendre le deuil et la douleur d’un père qui a perdu sa fille ?
« Tu as beau croire que tu as mal, tu n’as pas encore suffisamment mal. »
La catabase devient ici une plongée dans la mémoire et la responsabilité : le narrateur revisite son passé, interroge la figure du père qu’il a été, et tente de saisir celle de l’enfant qu’il a aimée. Qui sera-t-elle lorsqu’il la trouvera enfin pour la ramener. Comprendra-t-elle ?
« Parce qu’ici, évidemment, personne n’a pas peur de mourir, mais on a très peur de vivre. »
Roman introspectif qui aborde la question du suicide et du deuil frontalement, Le Pèse-Dieu interroge une nouvelle fois la place que nous assignons aux technologies – et les limites des réponses qu’elles prétendent offrir. Dans un récit tout en émotion, l’auteur met à nu l’inadéquation des artifices face au cœur de l’expérience humaine. Il se confirme, de livre en livre, que Ian Soliane est un grand écrivain.
- Titre : Le Pèse-Dieu
- Auteur : Ian Soliane
- Publication : 16 avril 2026, Robert Laffont, coll. Le Labo, Ailleurs et Demain
- Nombre de pages : 160
- Format : broché (15,00 €) et numérique (10,99 €)
Un sujet qui m’interpelle et une critique tellement élogieuse que je ne peux qu’être très attirée par ce texte.
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Tu as lu les précédents textes de Soliane ?
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Absolument pas. Je découvre ici.
J’imagine que tu recommandes ? 😉
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Disons que c’est particulier Ian Soliane. Il utilise la dimension SF pour éclairer les souffrances humaines. Ce ne sont pas des romans d’action mais de réflexion.
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160 pages pour 15 euros en version papier ? Pardon, hein, mais « Mondes de poche » de Brenda Peynado (par exemple) au Bélial’, c’est 30 pages de plus et 1 euro 10 de moins (et une vraie couverture, pas un truc ni fait ni à faire). Donc si une petite maison peut contenir ses prix, pourquoi pas Robert Laffont ? En plus, pardon, une fois encore, mais Soliane n’a certainement pas une dimension telle que la différence de prix pourrait se concevoir (avec beaucoup d’efforts) en tenant compte de son « prestige » / un côté bankable, sans vouloir offenser personne. Ce n’est pas (encore ?) Greg Egan non plus…
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Je ne sais rien des facteurs qui décident des politiques tarifaires des uns et des autres.
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