La Vie secrète des robots – Suzanne Palmer

Ellen Herzfeld et Dominique Martel sont des défricheurs de champs science-fictifs. À eux deux, ils forment les Quarante-Deux, soit une association de découvreurs des talents qu’ils mettent en avant dans la collection dédiée aux recueils de nouvelles et publiée par Le Bélial’ sous le nom « Quarante-Deux ». C’est futé ! La collection Quarante-Deux, c’est L’Intégrale raisonnée des nouvelles de Greg Egan en trois volumes (Grand Prix de l’Imaginaire 2010 pour Océanique), c’est La Ménagerie de papier (Grand Prix de l’Imaginaire 2016) et Jardins de poussière de Ken Liu, Au-delà du gouffre de Peter Watts, Danses aériennes de Nancy Kress, La Fabrique des lendemains de Rich Larson (Grand Prix de l’Imaginaire 2021) et Protectorats de Ray Nayler (Grand Prix de l’Imaginaire 2024). Disons qu’en termes de collection, on a vu pire et rarement mieux. (Imaginez seulement s’ils avaient aussi inscrit à leur tableau de chasse Ted Chiang ! L’ensemble aurait atteint la perfection. Que s’est-il passé, comment le plus génial nouvelliste de la SF leur a-t-il échappé, nous ne le saurons jamais et cela restera un des grands mystères irrésolus de l’histoire de l’édition française. Passons, je disgresse.)

En ce début d’année 2025, les Quarante-Deux proposent aux amateurs de science-fiction de découvrir la plume de Suzanne Palmer, une autrice américaine totalement inconnue ou presque en France, avec un recueil de treize textes, sous le titre La Vie secrète des robots. Pour avoir « rodé la nuit sur les toits », d’après l’ami Gromovar, j’ai eu l’occasion de lire quelques textes de Suzanne Palmer dans leur langue d’origine, dont certains sont au sommaire de ce recueil et que j’avais ici chroniqués : The Secret Life of Bots, Thirty-Three Percent Joe, et Falling off the Edge of the World. Bien qu’ayant apprécié ces textes, j’avais formé une image erronée du travail de l’autrice qui, à la lecture du recueil concocté par les Quarante-Deux, s’avère bien plus varié et littéraire que je ne l’imaginais. C’est donc pour moi une découverte, et une belle, tant les treize textes présentés m’ont séduit.

La confection d’un recueil est une affaire de choix, et le talent des Quarante-Deux en la matière est connu et reconnu. Quels textes sélectionner, que donner à lire pour représenter fidèlement l’auteur ou l’autrice, comment les agencer pour que le tout fasse plus que la somme ? Le sommaire du recueil Protectorats regroupant des nouvelles choisies de Ray Nayler a été un exemple particulièrement réussi de cet exercice délicat, car à sa lecture, nombreux furent les lecteurs qui ont dit leur sentiment d’accéder à une œuvre tentaculaire, un univers s’étendant au-delà des textes pris individuellement. L’auteur lui-même s’est déclaré surpris de cette cohérence émergente qui lui avait en partie échappé. Le lien qui traverse les textes choisis dans La Vie secrète des robots peut se résumer en une phrase, tirée de la nouvelle Dix poèmes pour les mossums, un pour l’homme, à la page 132 :

« Pour une fois, il a agi. Au lieu de regarder sa vie, il l’a vécu. »

En treize textes, à une exception près sur laquelle je reviendrai, Suzanne Palmer décline cette proposition dans différents contextes, dans différents univers, pour différentes causes avec différentes conséquences, diversifiant les techniques narratives. Contrairement à ce que le titre de l’ouvrage, reprenant celui de la première nouvelle, pourrait laisser imaginer, la majorité des textes du recueil ne parlent pas de robots, mais mettent en scène des individus, mécaniques ou biologiques, poussés par les circonstances à ne plus agir en robot, mais à passer à l’action. À faire des choix, à refuser la neutralité et changer le monde qui les entoure, à intervenir et à modifier le cours des événements, que la cause soit petite ou grande. La Vie secrète des robots est un manuel de résistance du quotidien, sans vanité ni catéchisme, qui invite chacun à agir à sa mesure. La Vie secrète des robots fait le récit des gens modestes qui font une différence, avec une approche rafraichissante sous les cieux orageux de nos existences actuelles.

Le bal s’ouvre avec La vie secrète des robots (The Secret Life of Bots) et se referme avec Les Bots de l’arche perdue, deux textes dont le héros est Bot 9, un minuscule robot obsolète, une pièce de mécanique à bord d’un vaisseau spatial, qui va faire preuve d’ingéniosité et d’audace face à des circonstances catastrophiques pour s’affranchir des limites de sa condition et sauver son monde. La forme est assez classique et le ton franchement tourné vers l’humour. Les deux textes ont reçu le prix Hugo de la meilleure novelette en 2018 et 2021, respectivement. (Pour ma part, j’avais lu La vie secrète des robots à l’époque, car il était aussi nominé pour le prix Sturgeon aux côtés de The discrete charm of the Turing machine de Greg Egan et Zen and the Art of Starhips Maintenance de Tobias S. Buckell.) Notez que l’on retrouve Bot 9 dans d’autres textes de l’autrice (non retenus dans cette sélection).

Encapsulés par les aventures de Bot 9, les onze autres nouvelles adoptent tout à tour un ton humoristique (comme Joe 33 % préalablement publié en teaser dans le dernier numéro de la revue Bifrost) ou au contraire plus sombre et, toujours à travers le prisme allégorique des récits de science-fiction, s’autorisent parfois même à aborder des thématiques proches de notre réalité. La science-fiction en parle jamais que du présent, dit-on. Chaque texte a son intérêt propre, et sa singularité, et j’en détaillerai pas le contenu afin de laisser aux lecteurs l’entier plaisir de la découverte. Tout au plus en distinguerai-je quelques uns ci-dessous.

La surprise, en ce qui me concerne, est arrivée dès le deuxième texte, Vol de retour. Il s’agit là incontestablement de nouvelle la plus cruelle et la plus violente du recueil. Elle décrit les conditions d’exploitation des ouvriers et en particulier des femmes par une compagnie minière d’astéroïdes. Sa lecture m’a rappelé le récit qu’un proche m’a fait de ce qui se déroule aujourd’hui, au XXIe siècle, dans les mines d’uranium au Canada. Suzanne Palmer n’a rien inventé, sachez le.

Trois nouvelles surprennent sur la forme, et sont en un sens les plus « littéraires » du recueil. La première est Dix poèmes pour les mossums, un pour l’homme, qui m’a évoqué la novella 24 vues du mont Fuji par Hokusai de Roger Zelazny. Les thématiques sont différentes, mais la forme s’apparente. Un texte tout en douceur, dont l’intérêt ne fait que grandir à mesure de la lecture, et qui révèle une forte charge émotionnelle. La seconde est Pierres dans l’eau, cottage sur la montagne, dont je ne peux rien dire sans en gâcher la surprise qui opère dans sa structure. La troisième est R.U.R. 8 qui, comme son nom l’indique, est un hommage au classique de la SF R.U.R. de Karel Čapek et qui se présente, comme son modèle, sous la forme d’une pièce de théâtre. On pensera aussi au plus récent Les Employés de la romancière danoise Olga Ravn. Non seulement Suzanne Palmer reprend la forme littéraire de la pièce de théâtre, mais elle respecte le ton qui préfigure le théâtre de l’absurde. Vous l’ignorez, mais il y a longtemps, bien avant d’écrire des critiques de romans de science-fiction, j’ai écrit pendant des années des critiques de théâtre, et mon pèlerinage annuel n’était pas à Nantes, mais en Avignon. Si je suis aujourd’hui repenti, j’en ai gardé un goût pour le théâtre. Ce texte m’a forcément parlé. (Je me réjouirais de voir exister cette forme d’art dans laquelle la science-fiction est peu représentée au festival des Utopiales.)

Je disais plus haut que toutes ces nouvelles invitaient à l’action positive pour changer le monde. Tous sauf un, le dernier (avant la fermeture apportée par Les Bots de l’arche perdue) : Peintre d’arbres. Là encore, c’est le récit d’un choix fait par un individu, mais dans ce cas les conséquences sont dramatiques. Ce dernier vient en quelque sorte contrebalancer l’optimisme (si ce terme peut être utilisé en ce qui concerne Le Vol de retour) des autres nouvelles du recueil.

Enfin, j’ajouterai une mention spéciale pour Tomber du bord du monde, que j’avais lue et chroniquée dans sa version originale et que j’aime toujours autant pour le vertige qu’elle procure. Ce texte possède une saveur à la Alastair Reynolds.

En conclusion

Un fois de plus, avec La Vie secrète des robots, les Quarante-Deux défrichent et nous régale en nous faisant découvrir une autrice sous les différents aspects de son travail d’écriture. C’est un superbe recueil de textes variés portés par une voie singulière, comme toujours magnifiquement traduits par Pierre-Paul Durastanti (dont on relèvera au passage quelques facéties). Un grand plaisir de lecture en ce qui me concerne. J’ai adoré.


D’autres avis : Apophis, Gromovar, Soleil vert, Weirdaholic, Yossarian,


  • Titre : La Vie secrète des robots
  • Autrice : Suzanne Palmer
  • Traduction : Pierre-Paul Durastanti
  • Publication : 27 mars 2025, Le Bélial », coll. Quarante-Deux
  • Illustration de couverture : DoFresh
  • Nombre de pages : 400
  • Format : GdF broché (24,90 €), numérique (12,99 €)