L’homme qui n’existait plus – Léafar Izen

Paris, futur proche. Antonin Daurat est un quadragénaire bien installé dans son existence. Directeur commercial dans une entreprise publicitaire spécialisée dans la réalité augmentée, il touche un très confortable salaire, loge dans un appartement de l’avenue Trudaine, ne vit pas avec sa petite amie Mathilde, tous deux ayant les moyens de leur indépendance, fréquente des gens de la même caste sociale que lui. Ses privilèges ne sont pour lui que normalité, ce qui l’autorise à afficher ce cynisme sophistiqué et mondain de la bourgeoisie parisienne à l’égard du monde. Lequel n’est pas très en forme, par ailleurs. La planète se réchauffe, l’air s’embrume de cendres, à l’est rien de nouveau, et ce n’est pas mieux à l’ouest. Au quotidien, la réalité virtuelle s’installe progressivement dans les mœurs à travers les dernières lunettes connectées à la mode. L’anonymat en ligne ou dans la ville a été balayé par les dernières lois sécuritaires et une identité électronique est requise aussi bien pour retirer de l’argent que pour accéder à internet. Tout ceci n’est qu’un simple pas en avant par rapport à ce que nous connaissons en 2025 en France, rien de très choquant. Ce futur est pour nous demain.

Pas pour « Anto ». Un beau matin, alors qu’il se rend comme tous les jours à son bureau, il est pris d’un malaise. Quelques minutes assis sur un banc, et il reprend son chemin. Arrivé à destination, les portillons équipés d’un système de reconnaissance faciale refusent de s’ouvrir devant lui. L’hôtesse d’accueil qu’il croise tous les jours ne le replace pas. Ses collègues feignent de ne pas le connaitre. Il pense d‘abord à une blague, une caméra cachée, ou un test quelque peu tordu inventé par les ressources humaines. Il tente de plaider son cas en avançant des informations dont seul un employé bien placé dans l’entreprise peut avoir connaissance. Ce qui ne fait qu’alerter plus encore ses (anciens) collègues. L’affaire se corse lorsqu’il contacte Mathilde qui le rejette tout autant, le prenant pour un pervers. Même chose du côté de son identité numérique qui semble avoir été tout simplement effacée. Le cauchemar dans lequel il est soudainement plongé dévoile toute son ampleur : il est tombé dans une « réalité diminuée ». Il n’a ni compte en banque ni date de naissance, ni téléphone ni appartement, ni amis ni collègues. Il n’existe plus. Ou plutôt, car la vie continue malgré tout, il est devenu pour la société un être surnuméraire. Dans un premier temps, il va devoir survivre, dans la rue, à la soupe populaire, avec pour seul bien un sac de couchage de l’armée du salut. Puis, il lui faudra trouver le moyen d’exister à nouveau, de revenir à la vie. Mais que faut-il faire pour exister dans un monde duquel on a été effacé ? Et cela en vaut-il la peine ?

L’Homme qui n’existait plus est le quatrième roman de Leafar Izen que l’on a découvert avec La Marche du levant (2020), et Le Courage de l’arbre (2022), deux romans publiées chez Albin Michel Imaginaire, ou encore Grand Centre, roman réédité en 2021 par ses propres soins. Dans L’Homme qui n’existait plus, l’auteur revient sur des thématiques qui lui sont chères et qui peuplent d’une façon ou d’une autre ses écrits, à savoir notre place dans le monde, et plus précisément ici dans ce monde, et la recherche d’une identité propre au sein de la pluralité des possibles qui s’offre à nous. À travers les réflexions qui sous-tendent le texte, il y a une part qu’on devine autobiographique. Les quelques éléments biographiques que l’on peut glaner en ligne nous apprennent en effet que Leafar Izen a lui-même quitté son monde à 35 ans, après 15 ans passés dans l’ingénierie, pour s’expatrier en Patagonie et devenir guide de montagne. (Une augmentation de réalité ?) L’Homme qui n’existait plus s’inscrit entre science-fiction qui porte un regard critique sur un probable futur proche et une évolution de la société vers moins d’humanité, et fantastique puisqu’il manquera toujours une explication rationnelle si l’on cherche à lire les événements au premier degré. J’y ai trouvé, de façon nostalgique, des saveurs à la Twilight Zone. Bien sûr, il est possible de le lire tout autrement, et d’y voir un drame psychologique et existentiel, ce qu’il est indéniablement. Il s’agit peut-être du livre le plus marquant de Leafar Izen. Le plus direct autant dans sa dimension sociale que pour sa métaphysique personnelle. On touche à une ontologie du désespoir dès qu’on se penche un peu trop sur le sens de l’existence. Cela, Leafar Izen l’accomplit avec élégance et non sans humour. On y croise des personnages pittoresques, attendrissants, humains et jamais risibles quand bien même ils peuvent faire sourire.

Bref, j’ai trouvé L’Homme qui n’existait plus très réussi.

Le roman paraitra le 25 février, et il est déjà disponible à la précommande sur la page de l’éditeur, ainsi que sur les sites en ligne habituels.


D’autres avis : Le Nocher des livres, Feygirl,


  • Titre : L’Homme qui n’existait plus
  • Auteur : Leafar Izen
  • Publication : 25 février 2025, L’Alchimiste éditions
  • Nombre de pages : 194
  • Support : papier (GdF broché, 20,90 €) et numérique (10,99 €)

7 réflexions sur “L’homme qui n’existait plus – Léafar Izen

  1. Très hâte de le découvrir alors car entre cette dimension sociétale et ce futur proche décrit avec conviction, je devrais passer un très bon moment. La mention de Twilight Zone n’est peut-être pas pour rien dans ce sentiment ^^

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