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Grand Centre – Léafar Izen

Si vous avez suivi les récentes publications dans le domaine de l’imaginaire en France, vous connaissez l’auteur Léafar Izen qui a sorti l’année dernière le roman La Marche du Levant chez Albin Michel Imaginaire, et que j’avais chroniqué ici. Léafar est l’auteur d’autres ouvrages, romans, essais et poésies. Il a récemment décidé de rééditer à son compte l’un de ses premiers textes de science-fiction, Grand Centre. Il m’en a proposé la lecture, et puisque j’avais été enthousiaste sur ce texte, il m’a demandé si j’accepterais de le préfacer. Ce que j’ai fait. Je vous propose donc ci-dessous ma préface, telle qu’elle apparait dans cette nouvelle édition de Grand Centre.

Mon ambition, en rédigeant la préface de cette nouvelle édition de Grand Centre, est de donner au lecteur l’envie de s’aventurer plus avant dans ce roman et, sans dévoiler les ressorts de l’intrigue, lui fournir quelques clefs de lecture, ou du moins quelques pistes pour aborder l’ouvrage.

Grand Centre est le premier roman écrit par Léafar Izen. De formation scientifique, l’auteur exerça le métier d’ingénieur en informatique à Paris pendant une quinzaine d’années avant, à trente-cinq ans, de se réinventer en aubergiste et guide sur les pentes du volcan Calbuco en Patagonie Chilienne. Ce roman qui sonne parfois comme un adieu à la ville fut ébauché dès 2007, précisément à l’époque où l’auteur renonçait à son ancienne vie urbaine pour tenter l’aventure au bout du monde et en pleine nature. C’est en 2015, suite à l’éruption du volcan Calbuco sur lequel l’auteur et sa famille vivaient, que Léafar Izen décide de se consacrer pleinement à la littérature. Il s’est tout d’abord adonné à la poésie, ainsi qu’à un essai de (méta)physique : R∞, L’Hypothèse Du Tout. C’est à cette époque qu’il ressort le manuscrit inachevé qui deviendra Grand Centre et sera publié pour la première fois en 2018 aux éditions Bord Du Lot. 

Plus récemment, il a rejoint une grande maison d’édition et publié le remarquable La Marche du Levant, paru en septembre 2020, aux éditions Albin Michel, dans la collection Imaginaire dirigée par Gilles Dumay, plus connu des lecteurs sous le nom de plume de Thomas Day… La Marche du Levant, son second roman mêle fantasy et science-fiction sur une Terre tournant au ralenti et sur laquelle la vie à du s’adapter à des jours de trois cent ans !  Son prochain livre, un roman qu’il décrit comme un ouvrage de « psyience-fiction », sortira au printemps 2022 toujours chez Albin Michel.

La présente réédition de Grand Centre, son premier roman, est une autre occasion de découvrir la plume et l’univers d’un auteur singulier qui dévoile au fil de ses écrits une quête personnelle imprégnée de spiritualité et de questionnements existentiels.

Grand Centre se présente au premier abord comme un polar d’anticipation, une enquête qui embarque le lecteur dans un avenir proche. Bien que le lieu et l’époque du récit ne soient jamais donnés explicitement, on y devine une France au milieu du XXIe siècle. La société que nous connaissons a disparu, balayée par un effondrement dont l’auteur dit peu mais que l’on recompose au fil des allusions : explosions nucléaires, désastres écologiques et la « guerre civile mondiale » qui s’en suit.  « Vous savez déjà tout ceci » explique le narrateur. Le propos du livre n’est pas l’effondrement mais ce qui s’en suit pour les survivants : « Vous avez survécu, moi aussi, et chacun s’est réconcilié avec la vie du mieux qu’il le pouvait. » Il s’agit là bien sûr d’un premier mensonge, car la réconciliation est difficile, pour ne pas dire impossible. La réalité de ce milieu du XXIe siècle est brutale. La société est scindée de la façon la plus inégalitaire possible : les « enfermés dehors » et les « enfermés dedans ». Le dedans, c’est Grand Centre, que l’auteur décrit comme un « poussiéreux musée de la civilisation occidentale ». Une société cloitrée, protégée, contrôlée, mais passablement dysfonctionnelle. Il est impossible d’y entrer, et toute sortie est définitive. Evidemment, ses recoins sombres sont des lieux de trafic et de corruption. Au dehors, livrés à eux-mêmes et aux conditions délétères d’une nature ravagée, vivent les damnés de cette parodie de civilisation. Octavia E. Butler disait de la science-fiction qu’elle offre une liberté totale, abat les murs, et permet d’examiner toutes les conditions humaines. Bien plus qu’une simple métaphore ou qu’une anticipation du présent, l’aspect science-fictif de ce roman a ceci d’essentiel qu’il conçoit un labyrinthe dans lequel il laisse se débattre une humanité exacerbée. C’est une expérience de pensée qui amène à interroger le dilemme fondamental de la nature humaine, avec tout ce qu’elle embarque de noirceur et de lumière.

Grand Centre est une histoire de destins qui se croisent. Entre autres, celui de Félix Levensky, tueur expérimenté et « spectateur distrait, indifférent à sa propre fiction », et celui de Léo Martin « flic défroqué », déchu pour avoir été trop honnête, trop zélé. Les deux hommes se sont rencontrés il y a des années de cela, lorsque Léo a enquêté sur les crimes commis par Félix. Léo a pourtant laissé Félix repartir libre et une improbable amitié s’est nouée. Félix est désormais agent de réassort pour Grand Centre, et, à ce titre, est une des rares personnes autorisées à sortir et parcourir les zones interdites du dehors. Partagé entre le dedans et le dehors, au sens propre comme au figuré, Félix mène une double vie. Condamné à vivre à l’intérieur des murs de Grand Centre, Léo se noie dans la sienne.

Grand Centre est une histoire de vengeance et de vérité enfouie qui ressurgit au présent, et cette intrigue donne au roman sa tonalité de polar. Mais les deux hommes vont aussi se replonger dans un passé qui questionne les origines même de Grand Centre. Tout cela se tient jusqu’à un point de bascule qui, au milieu du roman, renverse ce qu’on avait cru comprendre jusqu’alors. Léafar Izen nous prévient : « Certains éléments hantent le récit comme des signaux d’alarme étouffés. » Au cours du premier récit, celui dont Léo est le narrateur, l’auteur distille des informations, livre des indices que l’on ne comprend que trop tard. Puis, soudain, une autre trame se tisse. Il sera bon de revenir en arrière pour savourer le geste et reconstituer la chronologie véritable. Dès lors, le roman acquiert une toute autre dimension et dévoile son véritable propos. Un propos à rapprocher de celui de son essai R∞ L’Hypothèse Du Tout. Essai dans lequel Léafar Izen écrit : « Ce n’est pas parce que nous ne sommes témoins que d’une seule réalité, d’un seul ‘ fil de destin ‘, qu’il ne s’en déploie pas d’autres à notre insu. » Le parcours personnel de l’auteur, constitué de multiples vies, de multiples réalités, nous éclaire peut-être sur son approche de l’existence.

Il y a quelque chose de l’allégorie de la caverne de Platon dans ce roman. Le labyrinthe dans lequel Grand Centre plonge son lecteur est avant tout le labyrinthe de l’esprit. Et, tôt où tard, on est amené à se poser cette question : qui sont véritablement Félix et Léo ? Ainsi, le roman policier se transforme en énigme psychologique jusqu’à ce que son propos devienne de nature philosophique et métaphysique dans son épilogue. 

C’est ainsi que ce roman nous offre une issue pour sortir de La Caverne, une opportunité pour saisir le monde dans sa globalité, au-delà des faux-semblants et des conceptions imposées : faire l’hypothèse d’un tout et y regagner sa liberté.

Une intention dévoilée dès les premières lignes de ce roman : « Peut-être que la vie se tue à nous signifier quelque chose mais qu’on ne veut ou qu’on ne peut pas l’entendre ».

Pour plus d’information : Grand Centre – Léafar Izen.

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