La Fille qui se noie – Caitlin R. Kiernan

Voilà un livre que j’ai mis un temps long à lire. Ce livre, c’est La Fille qui ne noie de Caitlin R. Kiernan, publié dans sa version originale en 2012, traduit par Benoît Domis chez Panini en 2014 et réédité ce mercredi 11 octobre 2023 dans la collection Albin Michel Imaginaire. Il m’a été envoyé il y a une dizaine de jours par Gilles Dumay, directeur de ladite collection, et c’est le temps qu’il m’aura fallu pour en arriver à bout. Dix jours, quand bien même ma lecture fut entrecoupée d’autres, pour respirer. Car il est bon de respirer si l’on ne veut pas se perdre comme se perd India Morgan Phelbs. India Phelbs, dite Imp, se perd et se noie. Imp est la narratrice de La Fille qui ne noie, et ce livre est son journal. Elle l’écrit pour elle, et peut-être pour nous aussi. Ce roman journal imaginaire, il a sans doute été très difficile à Caitlin R. Kiernan de l’écrire, comme il est difficile de le lire.

Si l’on veut, La Fille qui ne noie relève du fantastique, vous savez, ce genre dans lequel la cohérence du monde est mise en échec par l’émergence de l’irrationnel. C’est aussi une définition possible de la folie. India Morgan Phelbs est folle, elle le sait, elle le dit. Plus spécifiquement, elle est schizophrène, comme sa mère Rosemary Anne et sa grand-mère Caroline. Les deux femmes ont été internées et se sont donné la mort. Imp se sait malade, elle se soigne, elle prend des médocs, elle voit une psy, elle vit en couple avec Abalyn. Mais une nuit, elle recueille au bord de la route une mystérieuse femme nue, nommée Eva Canning. Là, Tout bascule.

La Fille qui ne noie est le récit de deux années pendant lesquelles Imp perd pied, alors que les fantômes du passé ressurgissent, ceux qu’elle appelle ses hantises. Elles sont nombreuses ces hantises, et trouvent ancrage aussi bien dans Le Petit chaperon rouge que dans La Fille qui se noie, un tableau fictif peint en 1898 par un artiste bostonien du nom de Phillip George Saltonstall. Caitlin R. Kiernan convoque de nombreuses œuvres aussi bien musicales que littéraires que picturales, soulignant par là même à quel point les arts peuvent impressionner un esprit tel que celui de son personnage.  Et donc Imp écrit, pour tenter de redonner un sens aux événements qu’elle a vécu ou cru vivre. Ce sens évidemment lui échappe et le fil se brouille.

« Si un [corbeau] arrive de cette façon pendant que tu écoutes une histoire, tu peux être certaine que celui ou celle qui la raconte l’a inventée de toutes pièces. »

Le journal d’Imp n’est pas un récit linéaire, ni rationnel, ni vrai. Les mots ne sont jamais les bons pour exprimer ce qu’elle ressent. Les faits ne sont jamais là pour soutenir le récit. Imp hésite, se reprend, remet à plus tard, se contredit, rature et se corrige. Car Imp ne sait pas distinguer les faits réels et vrais des faits imaginés ou tout simplement inventés pour se soustraire à la conscience de sa maladie. Et tout ceci, elle le sait ; elle le commente au bénéfice de son lecteur, qui que ce soit. Son récit devient un conte fantastique dans lequel on croise des sirènes, des corbeaux, des louves comme autant de projections de sa difficulté à se raccrocher au réel.

« Souvent, je dis des choses seulement parce que je veux qu’elles soient vraies, comme si lâcher les mots dans le monde pouvait suffire à accomplir cela. »

De là surgit la difficulté du texte. Imp n’est évidemment pas un narrateur fiable et La Fille qui ne noie n’est pas un journal factuel. C’est une plongée totale dans l’esprit d’une femme schizophrène en lutte contre sa maladie. On pourra rapprocher ce texte de Monstrueuse féérie de Laurent Pépin qui court sur les même terres, et aussi de Stella Maris, le dernier roman de Cormac dont le personnage est lui-aussi schizophrène et dont la couverture de l’édition américaine représente… une fille qui se noie.

La Fille qui ne noie est un texte vertigineux, mais complexe à approcher. Il faut se laisser porter, ne rien attendre, accepter le voyage et prendre soin de respirer. Le roman a reçu le prix Bram Stoker et le James Tiptree Jr Memorial Award.

« Nous inventons des fictions nécessaires qui, parfois, nous sauvent. »


D’autres avis sur cette édition : Gromovar, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : La fille qui se noie
  • Autrice : Caitlin R. Kiernan
  • Traduction : Benoît Domis
  • Edition : 11 octobre 2023, Albin Michel Imaginaire
  • Illustration de couverture : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 384
  • Support : papier et numérique

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