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La Nuit du Faune – Romain Lucazeau

Il s’agit de l’évènement littéraire de la rentrée, à tout le moins dans le microcosme de la science-fiction de langue française. La Nuit du Faune est le deuxième roman de Romain Lucazeau qui nous arrive cinq ans après Latium, publié par Gilles Dumay en 2016 chez Denoël, et qui avait fait grand bruit. C’est tout naturellement que Romain Lucazeau retrouve son éditeur, officiant désormais chez Albin Michel, pour une publication le 1 septembre 2021 dans la collection Albin Michel Imaginaire. On imagine aisément le plaisir partagé des retrouvailles et pour l’occasion le roman se pare d’une magnifique gravure à l’eau forte, réalisée par Anouck Faure, qui n’est pas sans rappeler celles de Gustave Doré. Ce qui se montre fort à propos.

La structure de La Nuit du Faune emprunte à celle de La Divine Comédie de Dante. Polémas est un guerrier, un faune qui a entrepris un long et périlleux voyage jusqu’à la montagne au-delà de la forêt, pour y rencontrer son unique habitante, une enfant, Astrée, qu’il prend pour une déesse. Il lui réclame la connaissance qui pourra sauver son peuple. Astrée le détrompe, elle n’est en rien une déesse, mais simplement comme lui, une terrienne. Elle est la dernière représentante de son espèce, depuis deux cent millions d’années disparue. Quant à la connaissance que le jeune faune souhaite acquérir, elle lui promet qu’en entrant ici, celle-ci ne lui apportera que désespoir. Car toute forme de vie en ce monde vient à passer. Elle lui apprend ainsi que les faunes, loin d’être les premiers, constituent la septième espèce intelligente à peupler la planète bleue. Devant ses doutes, elle décide de lui prendre la main et de lui montrer la véritable nature de l’univers et les choix opérés par les espèces intelligentes qui l’habitent pour y survivre. Un troisième personnage, Alexis, lui aussi d’origine terrestre (on gagnera à relire attentivement le passage qui commence à la page 108 pour comprendre son origine), se joindra en chemin à leur quête. Le voyage commence par les cercles de l’Enfer, au sein du système solaire, puis par le Purgatoire en le quittant. Ils assisteront même au conflit interstellaire entre Gibelins et Guelfes.  Enfin, ils arriveront au Paradis. Mais Romain Lucazeau ne s’arrête pas à cette facilité. Le voyage reprendra à la faveur d’un éclair de lucidité très nietzschéenne, pour aboutir à la révélation ultime et à l’heure des choix individuels. Ce voyage aux confins de l’univers connu, véritable expérience métaphysique pour les trois compagnons, est le récit que propose Romain Lucazeau dans son nouveau roman.

  «Ainsi, la Terre et la Lune, leur interaction, les événements qui en découlaient – marées, vents, tempêtes, éclairs -, rien de tout cela ne pensait, ne voulait ni ne parlait. 

La Nuit du Faune n’appartient pas à un genre littéraire mais à plusieurs, et à aucun. Il s’inscrit dans la tradition des contes philosophiques – on rappellera que Romain Lucazeau a vaillamment gravi la montagne Sainte-Geneviève à Paris pour décrocher une agrégation de philosophie rue d’Ulm. Rien de plus normal donc pour l’auteur qui avait déjà dans Latium convoqué aussi bien Corneille que Leibniz. On pourra ainsi trouver dans ce roman l’héritage des Zadig et Micromégas de Voltaire, des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, et de tous ces contes qui mettent en scène des voyages fantastiques. Si Micromégas est souvent considéré rétrospectivement comme un des précurseurs de la littérature de science-fiction, il ne fait nul doute que La Nuit du Faune s’y inscrit pleinement. Et à ce titre, il est à rapprocher d’un autre roman, Créateur d’étoiles, écrit il y a presque un siècle par un autre philosophe, un anglais du nom d’Olaf Stapledon. La filiation avec celui-ci est évidente. Romain Lucazeau en reprend en quelque sorte la trame générale, mais s’en éloigne autant dans la forme que dans le fond. On le verra, l’auteur emprunte tout autant à d’autres œuvres, qu’il digère et transforme suivant le cycle diététique du cannibalisme dans la production de la pensée.

Dans la chronique que j’avais consacrée à Créateur d’étoiles, j’en faisais l’un des tout premiers romans de hard-SF, et même l’ancêtre des poésies de hard-SF telles que The Server and the Dragon d’Hannu Rajaniemi, Kindred de Peter Watts, ou encore Cosmic Spring de Ken Liu. Ainsi, si l’on se place du point de vue de la science-fiction, La Nuit du Faune relève de la hard-SF, ce sous-genre qui fait de la vraisemblance scientifique, dans l’état des connaissances actuelles, un prérequis strict.  Mais n’est-ce pas dans les attributions du philosophe ? (Je parle ici de la fonction et non de la posture, du penseur érudit qui a travaillé son sujet pas d’un Michel Onfray qui nous explique le réchauffement climatique par des bulles de multivers sur les plateaux TV devant des journalistes complices.) Voltaire opérait de même en son temps. Platon et ses prédécesseurs étaient des géomètres. Romain Lucazeau fait œuvre de philosophie lorsqu’il vulgarise les connaissances actuelles en montrant l’univers connu à ses lecteurs. Hubert Reeves et Stephen Hawking, à n’en pas douter, auraient aimé écrire certaines pages de La Nuit du Faune. Car ce roman est aussi un formidable et poétique effort de vulgarisation des sciences, discutant sans peine (pour le lecteur) des principes de la mécanique céleste jusqu’à la physique étrange de la matière non-baryonique.

Et, de fait, ils ne tombaient pas, car il n’était nulle part où tomber, et le milieu de leur résistait. Car de milieu, il n’y avait point, ou presque. 

Mais plus encore, et c’est là que La Nuit du Faune de mon point de vue s’inscrit brillamment dans le panthéon du genre, Romain Lucazeau montre une connaissance aussi pointue de la science-fiction moderne que de la littérature classique. On y croise des clins d’œil appuyés à Dune (La planète Ix peuplée de machines, le peuple d’Astrée qui a banni les machines pensantes,…), on y croise les écrits d’Arthur C. Clarke, de Greg Egan, d’Alastair Reynolds, de Stephen Baxter… Les références sont innombrables, et les amateurs de science-fiction s’amuseront à des dénicher (Apophis, à son habitude, a en relevé beaucoup dans sa chronique), mais le but n’est pas là encyclopédique, cette richesse procède d’une culture acquise, intégrée et assumée, d’une « solution de continuité » qui permet à l’auteur de grimper sur les épaules de ses prédécesseurs, aussi géants soient-ils, et de s’élever.

Les mémorialiste d’Ix durent se souvenir longtemps du départ d’une petite sorcière, d’un faune hirsute et de leur nouveau camarade. 

Car voilà, Romain Lucazeau a lu tous les livres. À ce point qu’on pourrait décrire La Nuit du Faune comme le « roman des romans » de science-fiction. C’est donc facétieux mais lucide qu’il a tiré le nom de ses personnages principaux (Astrée, Polémas, Alexis) de L’Astrée d’Honoré d’Urfé. (J’ignore si Romain Lucazeau l’a réellement fait pour cette raison, mais cela m’amuse de le penser.) Car voilà, donc, Romain Lucazeau a lu tous les livres. Il en a tiré un « gai savoir » qu’il retranscrit, comme il se doit, sous la forme poétique. C’est, là encore, une autre tradition philosophique, et l’on rapprochera de ce point de vue La Nuit du Faune d’Ainsi Parlait Zarathoustra de Nietzsche. Ce n’est en rien une coïncidence, l’éternel retour se trouve au centre de la thèse de Romain Lucazeau. Comme je l’indiquais précédemment, Astrée, Polémas et Alexis connaitront leur Sils-Maria.

Si nous imaginons notre existence comme inscrite dans un phénomène tel que l’éternel retour, alors chacun de nos actes sera amené à se répéter une éternité de fois, sans fin. 

La Nuit du Faune contient mille autres richesses qu’il convient de laisser au lecteur le loisir de découvrir. Mais avant tout, c’est un roman formidablement écrit. Je me souviens d’une photo du manuscrit annoté publié par l’auteur, une page sur laquelle Gilles Dumay avait inscrit : « Ce chapitre est magistral ». Voilà qui me semble avare en compliments. Chaque phrase est pesée, millimétrée. Chaque page de ce livre est magistrale, et contient autant d’idées qu’un roman complet. La Nuit du Faune n’est pas un livre, c’est une bibliothèque. Un chef-d’œuvre de la littérature de science-fiction philosophique qui restera une référence du genre.


D’autres avis. Les dithyrambes : Apophis, Justaword, Gromovar, Les lectures du Maki, Weirdaholic, Au Pays des Cave Trolls, Marcus Dupont-Besnard, Un dernier livre avant la fin du monde, Sous les galets – la plage, et les lectures plus délicates : Fourbis et têtologie, Chut Maman lit,


  • Titre : La Nuit du Faune
  • Auteur : Romain Lucazeau
  • Publication : 1 septembre 2021
  • Collection : Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 256 pages
  • Format : papier et numérique

18 réflexions au sujet de “La Nuit du Faune – Romain Lucazeau”

  1. J’ai beaucoup aimé aussi même si j’ai aussi moins compris qu’Apophis ou toi.

    Je ne retiendrai qu’une chose. Un superbe voyage qui commence calmement qui se complique dans sa seconde partie mais qui fini en apothéose.

    Magistral en effet.

    Aimé par 2 personnes

  2. Sachant que Stephen Hawking a déjà collaboré avec un écrivain français (Christophe Galfard pour « Georges et les secrets de l’Univers »), il y a un peu d’espoir pour que sa fille décide un jour de faire appel à Lucazeau (soyons rêveurs…). Et pourquoi pas aussi un jour une collaboration avec Hubert Reeves, après tout ? La vulgarisation scientifique / philosophique semble avoir encore de beaux jours devant elle…

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