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Cantique pour les étoiles – Simon Jimenez

Le 2 juin 2021, la collection Nouveaux Millénaires des éditions J’ai lu publiait le premier roman de Simon Jimenez, The Vanished Birds (2020), sous le titre inspiré Cantique pour les étoiles d’après une traduction de Benoît Domis. Le roman fut remarqué dans le monde anglosaxon et a été nominé pour le prix britannique Arthur C. Clarke, qui par ailleurs n’a remarquablement retenu cette année que des premiers romans. Serait-ce là le signe d’un renouveau dans l’univers de la science-fiction ? On ne peut que s’en réjouir, mais si renouveau il y a, ce ne sera peut-être pas avec ce roman qui brille plus pour la plume de son auteur que pour les idées qu’il y développe. Explication critique.

L’action de Cantique pour les étoiles se déroule dans un futur éloigné de nous par quelques siècles. Le premier chapitre est très réussi. Il raconte l’histoire de Kaeda, un homme habitant sur la planète Umbai-V qui reçoit tous les 15 ans la visite d’une flottille de vaisseaux marchants. À travers de récit d’une vie entière, ce chapitre illustre de fort jolie manière, puisqu’incarnée, l’un des fondements de l’univers de space-opera que l’auteur va plus ou moins développer dans la suite du roman, à savoir les effets sur les sociétés humaines de la distorsion relativiste du temps lors des voyages spatiaux sur de très grandes distances au sein de la galaxie.

Dès le deuxième chapitre, le roman change de point de vue – il le fera plusieurs fois au fil des chapitres – pour prendre celui de Nia Imani, capitaine d’un des vaisseaux marchants qui visitent régulièrement Umbai-V, et amante occasionnelle de Kaeda. Contrairement à ce dernier, elle n’a que peu vieilli entre deux voyages, quelques années à peine s’étant écoulée dans son temps relatif. Pour parcourir la galaxie et reliée entre elles les planètes naturelles ou artificielles que peuplent l’humanité depuis la chute écologique de l’ancienne Terre, il faut utiliser les courants qui parcourent la Poche. Nous n’aurons pas d’explications, mais il s’agit là d’un hyperespace, de dimensions profondes de l’espace dans lesquelles il suffit de se jeter pour contourner le problème des voyages interstellaires trop long (l’espace, c’est grand) pour de simples vies humaines. Nombreux sont les space operas qui invoquent des dimensions sous-jacentes de l’espace-temps parcourues de courants porteurs. On l’a vu récemment dans Légationville de China Miéville, dans l’Univers de Xuya d’Aliette de Bodard,  ou encore dans L’Interdépendance de John Scalzi. Enfin, chez de très nombreux auteurs de SF qui cherchent à ne pas trop s’enquiquiner avec les limitations du réel (pour des solutions tout aussi exotiques mais plus ancrées dans les lois physiques, on cherchera plutôt du côté de chez Greg Egan).

Lors de son dernier passage sur Umbai-V, Nia prend en charge un enfant littéralement tombé du ciel et recueilli par Kaeda. Rapidement, il est révélé que l’enfant possède un pouvoir, celui de sauter instantanément à travers l’espace et le temps, s’affranchissant ainsi des pénibles effets du voyage interstellaire. Cela évidemment éveille la cupidité des autorités qui règnent économiquement sans partage sur ce coin de galaxie. S’en suit une course poursuite dont l’enjeu est la possession de l’enfant. Celui-ci devient une figure messianique qui pourrait bien libérer l’univers de l’étau qui l’enserre et le soumet. Un sentiment de déjà vu ?

Quand bien même il souffre de longueurs, Cantique pour les étoiles profite pleinement de la plume volubile de Simon Jimenez. Collant à l’image des sauts dans l’espace et le temps évoqués ci-dessus, l’auteur a fait le choix d’une narration éclatée entre différents narrateurs, différentes époques, différents récits et personnages qui s’entrecroisent. J’ai trouvé cet aspect du roman plaisant et très réussi.

J’ai été moins convaincu par le fond de l’histoire et son côté mystique béat –  il est né le divine enfant. Et moins encore par l’invocation d’une magie quasi-divine pour contourner les obstacles. Le divin, à quelques exceptions près, m’ennuie en SF. Par ailleurs, comme le faisait remarquer très pertinemment il y a quelques heures Apophis sur son blog, les parallèles avec Endymion (1995) et L’Eveil d’Endymion (1997) de Dan Simmons se révèlent rapidement et ne cessent de se confirmer au point d’en devenir quelque peu écrasants.

Lorsqu’il a écrit Hyperion (1989) et La Chute d’Hyperion (1990), Dan Simmons s’inspirait des œuvres inachevées de Keats dont il reprenait les titres, en rendant un hommage appuyé au poète anglais, qui lui-même s’inspirait de la mythologie grecque. Il faisait de même avec Endymion dont l’histoire forme la seconde partie du cycle d’Hyperion. Je laisse à Apophis qui le premier a pointé les ressemblances le loisir de détailler les nombreux aspects qui rapprochent Cantique pour les étoiles d’Endymion, je ne doute pas qu’il s’en fera un plaisir. Je ne ferai qu’évoquer un point central.

Dans sa version science-fictive du mythe, Dan Simmons choisit le chasseur Raul Endymion pour accompagner l’enfant Enée, elle-même figure messianique, vers son destin qui est de sauver l’humanité de l’emprise de la Pax et du Techno-core. Enée est porteuse d’un virus. Son sang, par la communion, permet d’accéder au Vide qui lie, et de s’affranchir du cruciforme par lequel la Pax soumet l’humanité. Dans Cantique pour les étoiles, le genre des protagonistes est inversé mais le schéma reste identique : Nia Imani accompagne l’enfant vers son destin. Le sang de ce celui-ci sera de même au cœur même des révolutions à venir.

Il m’a été difficile au cours de ma lecture de me libérer du sentiment que Cantique pour les étoiles était une réécriture allégée d’Endymion et de L’Eveil d’Endymion. Une fois adoptée cette grille de lecture, je suis devenu mauvais lecteur, ou disons lecteur critique. Ça m’a gâché le plaisir. Aussi sombre et poétique que le roman de Simon Jimenez puisse être, il n’atteint jamais les sommets du cycle de Dan Simmons qui est infiniment plus sombre et poétique. Sans même parler de sa fin qui est d’une cruauté et d’une beauté sans pareille. Cantique pour les étoiles n’est pas un mauvais roman, c’est même un bon premier roman. Mais trop inspiré à mon goût pour pouvoir prétendre être original. Je retiendrai donc les qualités d’écriture de l’auteur, sans avoir été bouleversé par ce roman, et reste curieux de lire ses prochaines productions.


D’autres avis : Reflet de mes lectures, Les lectures du Maki, Un papillon dans la Lune, Lorhkan et les mauvais genres,


  • Titre : Cantique pour les étoiles
  • Auteur : Simon Jimenez
  • Publication : 2 juin 2021 chez J’ai lu, coll. Nouveaux Millénaires
  • Traduction : Benoît Domis
  • Nombre de pages : 480
  • Format : papier et numérique

10 réflexions au sujet de “Cantique pour les étoiles – Simon Jimenez”

  1. « Hélas », je le lis pour Bifrost, donc je ne vais guère avoir d’espace pour développer la démonstration plus que tu ne l’as déjà brillamment fait. Sinon, tout à fait d’accord avec ton analyse et ton ressenti (même sans parler des parallèles avec Hypérion / Endymion, c’est un livre plaisant, mais dont il ne me restera pas grand-chose, au final). J’ajoute que je trouve particulièrement étrange que la quatrième aille chercher des parallèles avec David Mitchell et Gabriel Garcia Marquez sans jamais citer Dan Simmons (sans doute considéré comme infréquentable ?).

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  2. Chouette! une lecture en moins à inscrire sur ma wish-lis. Je dis chouette, car je suis globalement sur-bookée. Néanmoins, je ne suis guère attirée par la lecture d’une nouvelle version de l’oeuvre de Dan SImmons. Aussi, il est peu probable que je m’y sois attardée.

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  3. Vu que je n’ai jamais lu Endymion je n’aurai pas de biais de lecture. Je suis assez curieuse de découvrir ce titre pour son côté très poétique mais le volet mystique m’effraie un peu.

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