Londonia – Kate A. Hardy

2070. Hoxton se réveille sur un banc. Elle n’a aucun souvenir, pas même de son identité. Hoxton est le nom du parc dans lequel elle se trouve. Un nom inscrit sur une plaquette de métal qu’elle porte au bout d’une chaine autour du cou. Deux ans plus tard, Hoxton est devenue Finder, dans ce quartier de Londonia qu’on appelle Hackrovia (l’actuel Hackney). Elle squatte l’église abandonnée au cœur du quartier.

Dans son premier roman Londonia, l’autrice anglaise Kate A. Hardy nous embarque dans un voyage vers un Londres post-apocalyptique. On ne saura jamais vraiment ce qu’il s’est passé, mais le monde s’est écroulé avec internet. Les technologies modernes ont à peu près toutes disparues. (Tim Maughan avait proposé à peu près la même idée dans son roman Infinite Details. en 2019) Ainsi à Londonia, il n’y a pas d’eau courante, pas d’électricité, on se chauffe au bois lorsqu’on en trouve, on se déplace à cheval lorsqu’on en a un. C’est aussi une ville sans loi, où l’on vous tranche la gorge pour quelques pièces. Tout s’échange et le troc est la règle. Un Finder est quelqu’un qui va rechercher un objet à échanger, que ce soit des denrées de première nécessité difficiles à trouver comme des médicaments, ou des objets très rares. Par la force des choses, la vie à Londonia est une vie de débrouille, de marchandage.

Le portrait de cette ville, de ses habitants, de sa culture et de sa langue est la grande réussite du roman. Les cinquante premières pages nous lancent tête baissée dans cet univers riche et coloré, à l’image de l’écriture de de Kate A. Hardy. Une grande partie du worldbuilding passe par la langue réinventée des gens de Londonia. Si vous l’avez lu, vous vous souvenez des mots bricolés, rafistolés du roman [anatèm] de Neal Stephenson et de la part d’humour que cela comporte. Nous sommes ici dans une approche similaire à la différence qu’il ne s’agit pas ici d’une langue savante mais d’un jargon populaire. Le parlé des rues de Londonia est un langage construit à partir de déformations de l’anglais actuel, mâtiné de mots de français et passé par la moulinette du temps. Cela donne des dialogues particulièrement drôles à base d’expressions récurrentes et de néologismes dont on devine aisément le sens. Langage de rue et de brigands, il est forcément très imagé.

« Putainfuker! It’s froidly ! »

Cet aspect du livre est ce qui m’a immédiatement séduit à la lecture. C’est un peu perturbant au début, mais tellement drôle, et l’on s’y fait très rapidement, tout en se laissant surprendre à chaque page par une nouvelle trouvaille de l’autrice. Il y a quelque chose d’immensément ludique et littéraire dans l’invention d’un langage, pour l’auteur comme pour le lecteur. On en vient à regretter que tout le livre ne soit pas écrit de cette manière. Car tout le monde ne parle pas ainsi. A commencer par Hoxton qui vient d’ailleurs.

«So, wot the fukda! You been in there, right? Wot’s it like then? »

Dans ce Londres de 2072, la société humaine est divisée en deux groupes : les riches et les pauvres. Les pauvres vivent à Londonia, les riches sont retranchés derrière des murailles dans The Cincture. La ségrégation géographique et sociale au sein des cités du futur est une figure classique en science-fiction, la ville comme allégorie critique de la fracture sociale de notre époque. On la retrouve dans de nombreuses œuvres et cela est longuement discuté par Alain Musset dans son essai Station Metropolis Direction Coruscante (Le Bélial’, coll. Parallaxe, 2020). Malheureusement, c’est aussi là que le roman va commencer à montrer des faiblesses.

Passées les surprises et les joies de la découverte du monde imaginé par Kate A. Hardy, Je dois avouer m’être ennuyé. Vous aurez très certainement vu venir la chose : lorsqu’on apprend l’existence de The Cincture, de ce monde coupé de l’autre, on devine les origines d’Hoxton. Elle s’exprime dans un anglais correct, parle français, fait preuve d’une évidente éducation, possède de nombreux talents dans différents domaine, et est beaucoup trop belle pour appartenir à ce monde de gueux qu’est Londonia. La confrontation des deux mondes est l’occasion pour Kate A. Hardy de se lancer dans une critique de notre mode de vie actuel, et notamment de nos modes de consommation. Les préoccupations des riches retranchés dans The Cincture sont légères comparées aux nécessités premières des habitants de Londonia. The Cincture a par ailleurs bien des secrets à cacher dans ses sous-sols. Seulement voilà, la critique sociale devient quelque peu caricaturale en affirmant la futilité et l’immoralité de la vie bourgeoise par rapport au bonheur d’aller chasser le canard tous les matins fusil en main dans les parcs de Londres, avec ses chiens et son cheval, pour se confronter à la vraie vie. Ô beauté fantasmée de la vie sauvage ! Dommage qu’on y meurt si souvent…

Dommage aussi que le personnage qui pointe les dérives du monde des privilégiés en soit le produit. C’est un des paradoxes du roman. Bien qu’amnésique, Hoxton reste une privilégiée. Belle, intelligente, éduquée, dès son arrivée dans Londonia, Hoxton entre en possession de l’église, de son contenu, laissé par un précédent Finder, de deux chiens de chasse, d’un cheval et d’amis qui ne lui veulent que du bien. Une installation bourgeoise en quelque sorte. Oh bien sûr, au cours de ses aventures, il lui arrivera de se trouver dans des situations périlleuses, de faire face à la violence du monde, mais ces situations se résolvent chaque fois rapidement et Hoxton s’en tire sans beaucoup d’égratignures.

Car le principal soucis du roman, celui qui me bloque systématiquement lorsque je lis un livre, est que le déroulement du récit repose sur de trop nombreuses facilités scénaristiques. A partir du moment où les portes de the Cincture s’ouvrent pour Hoxton, sur le prétexte de son activité de Finder, elle va être amené à découvrir les secrets de son passé et les choses vont s’enchainer, malgré elle. Les trouvailles d’Hoxton, ses rencontres et la découverte de son passé, se font sur des concours de circonstances forcés et des coïncidences miraculeuses, trop pour que le récit soit tout à fait crédible ou qu’on s’y investisse sérieusement. Le hasard n’est pas un argument romanesque fort.

Kate A. Hardy

Le passé d’Hoxton est cruel, traumatique, mais son histoire n’est finalement jamais au centre du récit, elle est simplement dite et on ne saura pas tout. Hoxton ne va pas au fond des choses et semble ne jamais poser les bonnes questions. C’est un Finder qui ne cherche pas. C’est bien sûr un choix de l’autrice d’évoquer plutôt que de montrer, mais je trouve dommage que le roman passe plus de temps à décrire les repas et les beuveries d’Hoxton et ses nouveaux amis plutôt que les événements qui l’ont amenée à être bannie de la haute société. J’ai ainsi trouvé un grand déséquilibre entre le côté immersif du monde proposé par l’autrice et le détachement avec lequel l’histoire est contée.

Au final, le roman se réduit au portrait d’un quartier d’un Londres au futur. On pourra apprécier, mais en ce qui me concerne, il manque un enjeu. Que voulez-vous ? J’aime qu’on me raconte des histoires. Londonia a recueilli des critiques très positives. Je les comprends. Notamment, toutes notent la qualité de l’écriture. Mais cela ne m’aura pas suffi pour être convaincu. Mais je garderai un oeil sur les futures productions de l’autrice.


  • Titre : Londonia
  • Auteur : Kate A. Hardy
  • Publication : 13 mars 2020 chez Tartarus Press
  • Langue : une sorte d’anglais
  • Nombre de pages : 329
  • Format : papier et ebook


Catégories :Romans

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