Afterland – Lauren Beukes

2023. Nicole « Cole » Brady roule. Sa chemise est couverte du sang de sa sœur Billie dont elle a éclaté le crâne à coup de démonte-pneu. Au volant de la Lada volée, elle roule pour fuir la Californie, et les Etats-Unis. Elle veut rentrer à Johannesburg, à la maison. Son fils Miles est inconscient à l’arrière de la voiture. Inconscient mais vivant. Le père de Miles est mort il y a deux ans, comme 99% de la population masculine partout dans le monde. Human Culgoa Virus. Le HCV a fait plus de 3 milliards de victimes. Seuls quelques millions d’hommes et de garçons sont encore en vie, dont Miles. Comme d’autres, il est génétiquement immunisé sans qu’on sache pourquoi. Une rareté, un espoir qui attise les convoitises, dont celle du gouvernement américain qui veut protéger, étudier, enfermer Miles. En 2021, Les accords de Buenos Aires ont consacré la « reprohibition », l’interdiction de procréer tant que la maladie circule et tue sans discrimination les enfants, les jeunes hommes, les vieillards, par une forme particulièrement violente du cancer de la prostate. Le sperme devient un or blanc et aucune prohibition n’a jamais fonctionné. Nicole roule pour protéger son fils.

Dans son dernier roman, Afterland, l’autrice sud-africaine Lauren Beukes envisage une manpocalypse qui éradique presque complètement les mâles. Ce monde post-apocalyptique est un monde de femme. N’imaginez pas un instant un paradis dans lequel la violence aurait disparu avec la testostérone. Car finalement, rien n’est fondamentalement différent dans ce matriarcat par défaut, les structures du pouvoir restent les mêmes et ses vices aussi. Mais la disparition de la moitié de l’humanité entraine le monde dans le chaos. Un chaos économique tout d’abord. L’ancien patriarcat ayant soigneusement écarté les femmes des postes décisionnaires, mais aussi des emplois à forte composante technique, mais aussi des emplois à [insérer ici l’activité de votre choix], le passage de relais n’a pas eu le temps de se faire. Les chaines de production s’effondrent, les échanges internationaux se tarissent, la pénurie des denrées menace rapidement. Un chaos social ensuite. La situation économique, ajoutée à de sombres perspectives pour la survie de l’humanité, provoque émeutes et pillages, et donc réponse autoritaire des gouvernements qui face à l’urgence enterrent les droits fondamentaux. Des bombes explosent, des arrestations arbitraires sont menées, des barrages filtrants fleurissent sur les routes, armes au poing. Le monde n’est pas un endroit sûr et il est habité par des fantômes. Cole et Miles, devenu « Mila » pour se cacher, tels Thelma et Louise, traversent les Etats-Unis. Billie est à leur trousse, car elle a vendu Miles au crime organisé, les agences gouvernementales ne sont pas loin derrière.

« This is your bullshit road trip through hell. »

Le roman de Lauren Beukes est un thriller dystopique, road movie se situant quelque part entre Les Fils de l’homme de Alfonso Cuarón (2006) et un film déjanté des frères Coen. Un No Country for young men empli d’acide et d’humour où la folie progresse aussi rapidement que le récit. Le chemin parcouru est ponctué par les communautés croisées, depuis les tentatives d’autosuffisances anarchistes aux nouvelles Eglises illuminées. Afterland est l’examen d’une société sous tension, lorsqu’on lève les verrous de la raison, une critique froide et acerbe de l’Amérique. Les thèmes abordés le sont avec beaucoup d’intelligence. Elle y souligne l’impréparation du monde à devenir autre. Et c’est aussi parfois très drôle si on apprécie l’humour noir. C’est un roman violent dans lequel il n’y a pas de super-héros. Une balle, ça fait mal. Une balle, ça tue. Lauren Beukes n’hésite pas à aller dans le trash lorsque c’est nécessaire. Comme chez Quentin Tarantino, on nettoie les sièges arrières couverts d’éclats de cervelle. Dans Afterland, lorsqu’on s’échappe d’une église, on se réfugie dans un Sex Club. L’autrice ne pose jamais de voile pudique sur les faits du récit.

Il y a trois parcours dans le roman, avec des regards subjectifs pour chacun. Celui de Cole tout d’abord. C’est une histoire d’amour, le compte rendu personnel du combat d’une mère, ponctué par de mauvais choix et d’héroïsme forcé, de désespoir et de marche en avant. Pour Miles, c’est un apprentissage, l’éveil d’un préadolescent qui découvre un monde radicalement bouleversé, où chacune veut lui attribuer un rôle qu’il refuse, une sexualité émergente mais interdite qu’il ne comprend pas vraiment non plus, l’incertitude du destin. Pour Billie, c’est une descente en enfer, une spirale de perdition dans un engrenage qui la dévore. Le scénario lui-même n’est pas d’une complexité renversante, ce n’est qu’une fuite. Ce sont les détails, les rencontres, l’examen du monde et des gens qui enrichissent le roman et lui donne sa substance. C’est un livre que j’ai eu grand plaisir à lire.

Pour conclure, je citerai Laurent Queyssi : « C’est super Beukes ».

Il est à noter que Lauren Beukes a travaillé cinq ans sur ce roman. S’il n’y est pas question de la COVID, c’est qu’il lui est antérieur. Comme pour le roman de Sarah Pinsker A song for a New Day.


D’autres avis : Stephen King a aussi aimé,


  • Titre : Afterland
  • Auteur : Lauren Beukes
  • Publication : 6 avril 2020
  • Langue : anglais
  • Nombre de pages : 416
  • Format : papier et ebook


Catégories :Romans

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3 réponses

  1. Enfin un nouveau Lauren Beukes. Ce n’est pas vraiment pour moi à première vue, mais comme c’est Lauren Beukes, que ça a l’air d’avoir plein de qualités et que c’est « FeydRautha Approved », ça se tentera quand – pas « si », « quand », autopersuasion – ça sera traduit. ^^

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