La Marche du Levant – Léafar Izen

L’été sera encore là que les éditions Albin Michel Imaginaire poseront un pavé dans la cour à l’entrée : La Marche du Levant de l’écrivain français Léafar Izen. La sortie est prévue pour le 2 Septembre 2020, la collection dirigée par Gilles Dumay fêtera alors ses deux ans d’existence. On doit reconnaître à son directeur d’y avoir mis à l’honneur, aux côtés de quelques poids lourds de l’imaginaire anglosaxon, des auteurs français qui pour certains sont de nouvelles plumes qu’il est allé dénicher dans les allées sombres des salons littéraires. La collection a ainsi vu entrer dans son catalogue les romans Le Chant mortel du Soleil de Franck Ferric, La Fleur de Dieu, Les Portes Célestes et Cosmos incarné de Jean-Michel Ré, Rivages et La Fin des étiages de Gauthier Guillemin, en attendant Quitter les Monts d’automne d’Emilie Querbalec dont la sortie est prévue à la même date que La Marche du Levant. C’est cette démarche de recherche des jeunes pousses dans les pâturages locaux qui l’a amené à croiser le chemin de Léafar Izen dont il nous jure – croix de bois, croix de fer, on se reverra en enfer (ou à R’lyeh) – qu’il s’agit d’une future grande plume de l’imaginaire.

Une fois n’est pas coutume, je rependrai ici la note biographique de l’éditeur sur l’auteur, car les quelques éléments qu’elle distille me semblent pertinents pour parler du roman.

Léafar Izen a évolué quinze ans dans le domaine des sciences et de l’ingénierie. À 35 ans, il quitte cette carrière pour s’installer au Chili, comme aubergiste et guide de montagne, sur les flancs du volcan Calbuco. Suite à l’éruption brutale de ce dernier en 2015, il décide de se consacrer à la littérature et partage son temps entre Cévennes et Patagonie.

Je ne sais pas vous, mais pour moi se dessine en filigrane la crise existentielle, l’interrogation face à la matérialité exacerbée du monde, l’aspiration à quelque chose de plus absolu, un sens à la vie, à l’univers et au reste.

La Marche du Levant est un roman de fantasy qui en reprend à la lettre les codes. Enfin, presque car dans la trame du canevas se glissent des fils amenant le lecteur à s’interroger sur la nature réelle du récit. Avant de continuer, je vous invite à vous munir d’une rapière et d’une calculatrice.

La lente reptation du jour

Le monde décrit par Léafar Izen dans La Marche du Levant est singulier. Le Long Jour y dure 300 ans et ses habitants doivent se déplacer continûment toujours un peu plus vers l’Ouest, entre les glaces de la nuit qui fondent sous le soleil levant, libérant pour des années les plaines, et le désert du jour qui suit inexorablement l’astre jusqu’à son couchant. Le peuple de la Marche du Levant suit ainsi éternellement cette ligne fictive qu’en terme astronomique on appelle le terminateur et qui sépare la face éclairée de la face obscure de la planète. Une telle planète serait fort inhospitalière, me direz-vous, les conditions de vie doivent y être particulièrement contraignantes et l’on dirait presque une expérience de pensée à la Greg Egan lorsqu’il tripatouille dans ces mondes imaginaires aux lois physiques différentes. (On pense aussi évidemment au Monde Inverti de Christopher Priest ou encore à Spin de … comment s’appelle-t-il déjà cet auteur ? J’ai oublié.) Certes, mais il s’agit de la Terre. La nôtre. On la reconnaît sans doute possible à sa géographie, ses continents dont les noms sont inchangés ou presque, à ses chaines de montagne, à ses fleuves, ses mers. Au début du roman, le peuple de la Marche du Levant progresse ainsi à travers Syberia, le grand continent. Sa capitale est Odessa. Il s’agit d’une ville mobile, déplacée tous les jours de 300 pas vers l’Ouest par des bœufs qui tirent maisons et palais montés sur roulottes. C’est à ce moment qu’il faut sortir sa calculatrice. La cité avance de 300 pas par jour. Si on compte 1600 pas par km, elle se déplace grosso-modo sur le 60e parallèle Nord, soit à la latitude de St Pétersbourg. Grosso-modo car au fil de sa pérambulation, le peuple de la Marche du Levant se déplace aussi vers le Nord ou le Sud, pour éviter certains obstacles naturels, comme l’Oural qu’il contourne par le Nord. Le peuple de la Marche du Levant n’est pas seul. Il existe d’autres Marches, d’autres peuples. Certains plus au Nord, d’autres plus au Sud. Et il existe des hordes du Couchant qui suivent le désert marchant dos à la nuit.

Cela pourrait rester un monde fantaisiste mais les données livrées par Léafar Izen – dont la note biographique nous informe qu’il a évolué quinze ans dans le domaine des sciences et de l’ingénierie – sont trop précises pour être ignorées. Le Soleil étant dans le ciel quasiment statique à l’échelle humaine, le temps des hommes se mesure en lunaison. D’autres données disséminées dans le texte nous informent, calculatrice toujours à la main, qu’une lunaison est de l’ordre de 27 jours, comme aujourd’hui. Que les saisons existent toujours. On comprend donc que la Terre continue à la même vitesse sa rotation autour du Soleil, et la Lune sa rotation autour de la Terre. Seule la rotation de la Terre sur elle-même est considérablement ralentie. Tout ceci participe à nous indiquer que nous ne sommes pas dans un passé oublié ou imaginé de la Terre mais dans un futur lointain. La Marche du Levant est ainsi un roman de science-fantasy. Car pour le reste, de fantasy il est.

Une prophétie au pied de la lettre

La Marche du Levant est l’histoire d’une prophétie et d’une quête. Comme dans tout livre de high-fantasy, il y a des héros, des voleurs, des guerriers et des guerres, des barbares du Nord, de la magie, bien que très discrète, et des créatures fantastiques, là encore juste un soupçon pour nourrir le genre. Le récit est donné par un chroniqueur extradiégétique, un scribe qui raconte une histoire qu’il n’a pas vécu, d’après des témoignages indirects et des documents dont il nous dit qu’ils sont parcellaires. Il s’organise en trois « chants ».

Le premier chant raconte les aventures de Célérya, une jeune femme dont la raison sociale est maitre assassin. Les rôlistes ne seront pas dépaysés dans le roman de Léafar Izen. On entend presque littéralement les dés rouler au fil des pages et les fiches de personnages sont claires et transparentes. Cette première partie rappelle, à plusieurs égards, y compris jusque dans son déroulement, le Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski. Avec tout de même une différence de taille qui est que Célérya est aussi sympathique que Benvenuto Gesufal est antipathique. Le ton n’y est non plus pas aussi sombre, et sur ce point on pourra le rapprocher du roman Les Mensonges de Locke Lamora de Scott Lynch. La force de ce premier chant repose en grande partie sur le personnage de Célérya qui saisit l’empathie du lecteur. On suit avec intérêt, et même enthousiasme, ses aventures, dans ses succès et ses revers. Célérya va devenir malgré elle une pièce essentielle de la réalisation d’une prophétie qui annonce la montée sur le trône d’une jeune fille du nom d’Akeyra, l’unification des marches, et l’ouverture d’une Porte mythologique qui mènera le peuple à…

Les deuxième et troisième chants ont pour personnage principal Akeyra et verront la réalisation de la prophétie. Bien que présente, Célérya n’est plus qu’un personnage secondaire. Chacun le sait, une prophétie ne tient que par ceux qui y croient et certains dans la Marche du Levant veulent qu’elle se réalise, à tout prix. Le récit est alors celui des complots politiques qui vont secouer la Marche, puis celle du grand voyage, élément indispensable dans un roman de fantasy qui se respecte, qui nous amène à explorer plus avant le monde et partir à la rencontre des autres peuples. Ce monde imaginé impressionne, et on aurait souhaité parfois passer plus de temps dans certaines cités. Le problème est la prophétie. Au cœur des récits de high-fantasy, la prophétie enferme plus qu’elle ne libère. C’est un piège pour l’auteur comme pour les personnages. De par les mots du narrateur extérieur du récit, on devine dès le début du livre que la prophétie se réalisera. A partir de là, le déroulement est relativement linéaire car imposé jusqu’à sa conclusion. Il y a peu de surprise, malgré les multiples péripéties, car on sait toujours finalement où l’on va (ou presque). Ainsi les deuxième et troisième chants m’ont moins convaincu. Une prophétie est à mon avis mieux vécue de l’extérieur, par un personnage comme Célérya par exemple, que de l’intérieur par un personnage comme Akeyra qui ne peut bénéficier d’aucun libre arbitre, sauf à parfois proposer une interprétation différente des textes qui disent son avenir.

Puis arrive la conclusion. Et se referme le piège. Car une prophétie cache toujours un piège. Si message il y a, il est sans doute là. Là, il est énorme. Je vous laisse découvrir le goût de l’amertume.

En conclusion

La Marche du Levant séduira les lecteurs de fantasy. Léafar Izen utilise les codes du genre, mais il les tord en introduisant dans son univers des éléments qui convoque notre monde réel et place ainsi son roman sur un autre plan. Il utilise le thème quasi-incontournable de la prophétie de manière à amener le lecteur à en questionner les motifs et la finalité. Je suis un mauvais lecteur de fantasy. Certains aspects du genre, notamment ses clichés récurrents, nuisent à ma pleine appréciation. Vous me direz qu’il en est de même pour la science-fiction et ses tropes usés à la corde. C’est pas faux. Disons alors que je ressors de cette lecture pleinement intrigué par l’écriture et les idées créatives de l’auteur mises au service du développement d’un univers original. Pas nécessairement convaincu par le déroulement du récit. Mais il est fort à parier que la fin fera tomber à la renverse plus d’un lecteur. On la pressent mais on en ignore la mesure. Installez-vous confortablement avant d’attaquer les dernières pages.


Un autre avis : Justaword dit bof, Gromovar dit peut-être, Anouchka lève les yeux au ciel, Apophis dit non, Au Pays des Cave Trolls dit oui, ainsi que L’ours inculte, Les chroniques du chroniqueur le trouve efficace, Le Maki a apprécié le voyage, Xapur n’est pas emballé par le final, Lorhkan hésite mais trouve l’aventure belle,


  • Titre : La Marche du Levant
  • Auteur : Léafar Izen
  • Publication : 2 septembre 2020 chez Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 656 pages
  • Format : papier et ebook


Catégories :Nouvelles sorties, Romans

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25 réponses

  1. Voilà qui pique furieusement ma curiosité !
    Merci pour ta chronique qui me donne déjà quelques pistes 😀 .

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  2. Mais c’est pas gentil de me pousser à l’achat, quand même!
    La rotation de la Terre sur elle-même a ralenti. Sont-ce les effets de marée dont on entend parler qui seraient les responsables?

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  3. J’avais un doute à la fin de ta chronique sur le fait que la surprise finale soit bonne ou mauvaise, mais la conclusion balaye mes doutes. C’est moche de nous titiller comme ça et de nous forcer du coup à lire ce roman, tu le sais ?

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  4. Tu me donnes très très envie de lire ce titre, je ne crois pas avoir souvent croisé de type d’univers et en plus c’est écrit par quelqu’un qui touche sa bille quand même en science.
    Merci pour la découverte !

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  5. Feyd, c’est pourtant simple de ne pas oublier l’auteur de Spin : il y a un moyen mnémotechnique que j’ai dit et redit. Je le reredit donc : si tu as le Spin, mets un Robert dans ton lit !

    Ceci dit, cette histoire m’a fait plus penser à Vortex, le dernier tome de la trilogie Spin. Et si la fin de La marche du Levant nous emporte aussi loin… Mais pour le moment, je suis dans le troisième chant et je partage sensiblement ton avis. Le lecteur SF que je suis aurait voulu plus d’explications. Qui arriveront, j’espère à la fin…
    Et malgré les bémols, je suis impatient chaque jour de m’y replonger.

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  6. Bon, oui, c’est intriguant. Par curiosité, as-tu lu la première série « Teur » de Gene Wolfe (L’ombre du bourreau, etc.) et ceci s’en approche-t-il ?

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    • Non, je ne l’ai pas lue. J’ai pas mal de rattrapage à faire sur Wolfe.

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      • Oh, je t’envie du coup, si jamais tu y viens. Une des rares œuvres (il s’agit vraiment d’un énorme roman découpé en quatre, pour la première série) qui m’a paru encore meilleure à la relecture. Les deux omnibus Lunes d’Encre (avec un tout petit peu de PPDi dedans) sont bourrés de bonus.

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        • De mon côté je n’ai pas fini les Teur (j’ai lu les deux premiers, L’Ombre du Bourreau et La Griffe du Demi Dieu,un jouuuur il faudra que je poursuive maintenant que j’ai quasi la série complète) mais j’ai lu en entier La Marche du Levant, et je ne trouve pas vraiment que ça se ressemble.
          Pour moi, Gene Wolfe est bien au-dessus, et encore, je suis loin d’être à la fin qui, paraît-il, est grandiose.

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  7. Je viens de le finir et j’ai plutôt apprécié l’ensemble. Surtout le premier chant et l’épilogue… par contre je sais pourquoi je n’aime pas la Fantasy, les batailles à coup d’épées m’ennuient profondément, les prophéties me saoulent…
    Ce Long Jour et ces Marches ont beaucoup fait travailler mon imagination, nord, sud, est, ouest où on est, où on va, pour être avant la glace ou après elle ? Un bel exercice de visualisation…

    Lire ta chronique après le roman est assez « amusant » 😉

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