Comment parle un robot ? – Frédéric Landragin

robot

Connaissez-vous la collection Parallaxe publiée chez Le Bélial’ sous la houpette… pardon, houlette de Roland Lehoucq et Olivier Girard ? Il s’agit d’une expérience inédite pour un éditeur de science-fiction de créer une collection de vulgarisation de la science à travers un dialogue entre écrits de science-fiction et sciences actuelles. La collection Parallaxe est constituée à ce jour de quatre ouvrages :

  1. La science fait son cinéma de Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer (2018).
  2. Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin (2018).
  3. Station Metropolis direction Coruscant d’Alain Musset (2019).
  4. Comment parle un robot ? de Frédéric Landragin (2020).

Je vous avais parlé des deux premiers volumes dans les pages de la revue Bifrost n°93 en Janvier 2019 et ici sur le blog. Ma chronique sur Station Metropolis direction Coruscant est d’ores et déjà disponible dans le numéro 97 de Bifrost et le sera sur l’épaule d’Orion une fois passée la période d’embargo. Le quatrième volume, Comment parle un robot ? de Frédéric Landragin, est disponible en format électronique sur le site de l’éditeur, et le sera en format papier le 7 Mai 2020, si le coronavirus le veut bien.

Frédéric Landragin est chercheur en linguistique an CNRS (l’un des plus importants organismes de recherche publique dans le monde, regroupant la crème des scientifiques dans tous les domaines de la connaissance. Parfaitement, oui !) et avait déjà commis l’excellent Comment parler à un alien ? Dans ce dernier, il s’intéressait à deux hypothèses linguistiques qui ont particulièrement inspiré les auteurs de SF, à savoir la grammaire universelle de Chomsky et l’hypothèse de Sapir-Whorf. Mais le dialogue avec les extra-terrestres n’est qu’un hobby pour le chercheur et non sa spécialité professionnelle puisque, selon le discours officiel, les sujets d’expérience manquent à l’appel (mais #noussachons !). Son principal terrain d’investigation est la linguistique informatique et plus précisément l’élaboration de systèmes de dialogue homme-machine. Avec Comment parle un robot ? il s’attaque ainsi véritablement à ce qui constitue le cœur de son métier. Et cela se ressent.

Ce quatrième volume de la collection se distingue de ses prédécesseurs de deux manières, que le lecteur devra considérer comme des mises en garde préalables. La première est qu’il est plus technique. Il reste abordable car Frédéric Landragin fait un admirable travail de vulgarisation, mais il faudra se concentrer pour parcourir ces pages et les comprendre, comme lors des chapitres les plus ardus de Comment parler à un alien ? La seconde est qu’il repose nettement moins sur les écrits de science-fiction. On y trouve bien sûr de nombreuses références à la littérature et au cinéma – c’est la raison d’être de la collection – mais le propos s’en écarte. La raison à cela est clairement expliquée dans l’essai : si de très nombreux romans de science-fiction montrent des robots et des IA qui parlent, très peu abordent le fond du problème du langage par une machine et les difficultés qui s’y attachent. Il y a donc sur ce sujet un réel gouffre entre SF et réalité. On rencontrerait le même problème si l’on s’intéressait à la physique quantique en SF : dans la plupart des cas le mot quantique est une incantation magique qui permet tout et n’importe quoi et si l’on voulait parler vrai, on ne pourrait évoquer qu’un seul auteur, Greg Egan.

Frédéric Landragin fait ainsi dans Comment parle un robot ? un tour d’horizon détaillé des techniques mises en œuvre pour digitaliser le langage et décrypte la montagne de problèmes à laquelle les chercheurs font face dans ce domaine. Tout d’abord il nous présente les différences fondamentales entre l’approche symbolique et l’approche numérique. Très succinctement, en traitement Automatique du Langage (TAL), l’approche symbolique consiste à modéliser le langage au travers de règles linguistiques et repose sur une programmation des cas de figures et des éléments syntaxiques et sémantiques du langage. Cette approche ne fonctionne pas. Pour qu’elle fonctionne, il faudrait que l’IA ou le robot soit capable de penser, ce qui n’est pas le cas. Depuis les années 2010, elle a été largement remplacée par l’approche numérique qui n’est ni plus ni moins qu’un traitement statistique du langage réalisé au moyen de l’acquisition d’énormes quantités de données (big data) et d’autoapprentissage (deep learning). D’un point de vue conceptuel vis-à-vis du langage, l’approche numérique est totalement frustrante, mais elle fonctionne et c’est elle qui régit les systèmes de dialogues homme-machine existant actuellement (Siri, Cortana, Google, Alexa…).

Suivent 5 chapitres qui examinent la réalité du problème. Le premier s’intéresse à l’IA à proprement parler, à ses définitions, à l’évaluation de ce qu’on appelle l’intelligence, et à la place du langage dans tout cela. Le deuxième est le chapitre le plus long et le plus technique et sans doute celui qui demande le plus d’effort au lecteur. Frédéric Landragin y expose les techniques mises en œuvre dans le domaine de TAL et les problèmes qui s’y posent. J’y ai découvert des choses que je ne soupçonnais même pas. Le chapitre est ardu mais fascinant. Le troisième chapitre s’intéresse à l’aspect oral du langage et aux pièges qu’il tend à une IA conversationnelle dont on souhaiterait qu’elle nous comprenne. Là encore se révèlent des difficultés insoupçonnées par le commun des mortels mais dont les chercheurs ont bien conscience pour leur plus grand malheur. Le quatrième chapitre aborde la question de la traduction automatique, domaine par excellence dans lequel les IA ont un énorme intérêt pour nous. La conclusion est imparable (et je vous laisse la découvrir). Enfin, le cinquième chapitre fait un état des lieux en comparant les réalisations actuelles dans le domaine du TAL avec les rêves transportés par la science-fiction.

En refermant l’ouvrage, je me dis que je n’y connaissais vraiment rien, et ne soupçonnais même pas l’ampleur de la tâche. J’en sais maintenant un peu plus.  Ardu donc, disais-je, mais une fois encore, Frédéric Landragin livre un essai absolument passionnant sur l’état de l’art en linguistique informatique. La collection Parallaxe constitue, ouvrage après ouvrage, un corpus unique en son genre et  Comment parle un robot ? y apporte une contribution remarquable.


D’autres avis : Le Dragon galactique,


Comment parle un robot ? Frédéric Landragin ; Coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2020).

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Catégories :Essai

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8 réponses

  1. Bien d’accord que « quantique » devient un mot passe-partout chez certains auteurs qui éveille des choses pour le lecteur sans faire suer le dit auteur.
    En tout cas, tu vantes bien le bouquin, alléchant !

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  2. En considérant que tu es un habitué des sujets techniques et pointus, ça me fait un peur que tu trouves ça ardu. Mais bon, j’ai pu apprécier la capacité de l’auteur à être pédagogue dans « Comment parler à un alien ? », donc je le tenterai quand même, surtout que ça a l’air une nouvelle fois fort intéressant.

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour cet article, tu me fais sacrément envie de découvrir les deux ouvrages « Comment parler à… » d’autant que j’aime beaucoup cette collection et Le Bélial en général, j’avais lu le premier sur la science au cinéma ! Bonne semaine !

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  4. Je n’avais pas encore lu ton billet et c’est bien dommage car il donne vraiment envie de lire ce nouvel opus.

    J’avais déjà trouver le premier assez ardu mais j’avais beaucoup aimé l’effort de vulgarisation de l’auteur. Le fait qu’il y ait moins de référence ne me pose aucun soucis, bien au contraire 😉

    Aimé par 1 personne

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