Bifrost n°93 – Dossier Peter Watts

bifrost93Le dernier Bifrost, on en parle ? On va se gêner, tiens ! Bifrost est une revue francophone qui parle de science-fiction. C’est la revue à l’origine de la création des éditions Le Bélial’ en 1996. On y trouve des nouvelles inédites en français, des dossiers thématiques, des portraits d’auteurs, des critiques de livres, des coups de crocs, mais aussi parfois des câlins, et la rubrique scientifiction animée par le bon professeur Lehoucq depuis le numéro 11 en 1998. Le numéro 93 de Janvier 2019 est consacré à l’auteur canadien Peter Watts. Si vous êtes déjà passés sur ce blog, il ne vous aura sans doute pas échappé que Watts est un de mes auteurs de SF préférés. Déclinant l’exigence de la hard-SF dans son versant sombre,  les romans de Watts marquent par leur profondeur dans des thématiques qui tournent toujours autour d’une redéfinition de l’intelligence, de la conscience et du libre arbitre.

Il se trouve aussi que j’ai eu le plaisir de participer à ce numéro à l’invitation d’Erwann Perchoc et Olivier Girard, en compagnie de deux autres nouvelles recrues, les camarades blogueurs Apophis (Le Culte d’Apophis) et Arnaud Brunet (La Grande Bibliothèque d’Anudar).*

Les nouvelles

Deux nouvelles sont proposées dans ce numéro. La première est La longue patiente de la forêt de Christian Léourier. Cette nouvelle s’inscrit dans le cycle de Lanmeur, constitué de neufs romans et de diverses nouvelles, et présenté par l’éditeur comme une fresque ethnographique et spatiale. Ici Léourier fait le récit sur 10 générations des efforts d’un peuple pour dépasser les frontières de son monde natal et aller à la rencontre de l’autre. Ce monde est la forêt qui les a vu naître, les protège de l’air autrement irrespirable de leur planète et les nourrit. L’autre, ce sont ces inconnus qui peut-être habitent une autre forêt, se situant au-delà du désert du royaume des morts ou rien ne pousse. Ils vont décider d’y faire pousser leur forêt, arbre après buisson, saison après saison, pour construire le pont qui leur permettra de traverser et d’aller à la rencontre. L’onirisme et le côté résolument optimiste de la nouvelle n’est pas sans rappeler l’univers de Le Guin.

Faites une pause avant d’attaquer la seconde nouvelle de la revue, car la transition va vous secouer comme une rentrée balistique dans l’atmosphère à bord d’un Soyouz en détresse.

La seconde nouvelle est ZeroS de Peter Watts. Cette nouvelle s’inscrit dans le cycle Vision aveugle/Echopraxie de l’auteur (On en recause ci-dessous). J’en avais déjà parlé lors d’une lecture en VO dans l’anthologie Infinity Wars de Jonathan Strahan :  « Welcome to the Zombie corps ! Immédiatement après sa mort sur un champ de bataille Kodjo Asante est réveillé, pour s’entendre proposer un marché : une renaissance contre 5 ans de service. Ou bien ? Le repos éternel. Second réveil dans un corps qu’on entraîne à être un soldat d’élite. Tout cela Asante le vit de façon détachée. C’est le syndrome du corps étranger. Et Asante est aveugle. Ou plutôt atteint du syndrome de vision aveugle. Il n’est pas le seul, toutes les autres recrues sont atteintes des mêmes syndromes. En mission, ils sont des passagers. Si vous connaissez les marottes de Watts, là on est en plein dedans. L’histoire est pour Watts l’occasion d’explorer les mécanismes de la conscience, du lien entre le corps et l’esprit et bien sûr du libre arbitre. La nouvelle est dans la veine de Vision Aveugle mais dans une version à la Robert Heinlein. Et c’est fucking brilliant du début à la fin. » Il s’agit à mon avis d’une des meilleures nouvelles de Watts. Elle nous fait entrer directement dans le dur de son oeuvre.

Le cahier des critiques

Rentrée littéraire oblige, le cahier des critiques est touffu et passe en revue plus de 40 sorties. Comme toujours, les rédacteurs proposent leur sélection des livres à lire et ceux à éviter. En ce qui me concerne, j’ai eu le plaisir d’écrire pour ce numéro un focus sur les deux livres de la toute nouvelle collection de vulgarisation scientifique Parallaxe ouverte chez Le Bélial’ à la rentrée : La science fait son cinéma de Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer et Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin. S’y ajoute une critique du dernier tome de la trilogie du Problème à trois corps de Cixin Liu, La mort Immortelle. Je ne peux évidemment pas retranscrire ici dans le détail le contenu de ces critiques, mais simplement vous dire que ce sont des lectures que je recommande chaudement. Notez qu’il y avait tant à chroniquer que tous les textes des collaborateurs n’ont pas trouvé place dans la revue et que deux suppléments ont été mis en ligne ici et .

Le Dossier

On attaque le gros du numéro, à savoir, le dossier consacré à Peter Watts qui s’ouvre sur une interview de l’auteur de 32 pages ! Je pense qu’Erwann Perchoc, qui a réalisé cet entretien, ne s’attendait pas à ce qui allait lui tomber sur la tête lorsqu’il a posé sa première question : un Soyouz en détresse au bout de sa parabole balistique, sans parachute ni rétrofusée. C’est du lourd. Peter Watts s’y livre totalement, sans aucune retenue. Ça pique, ça tabasse, et ça déchire les chairs. Cette interview est une plongée assez extraordinaire dans la psyché de l’auteur et restera sans doute comme un des grands moments de Bifrost. En fait, dans la tête de Peter Watts, c’est comme dans ses livres. C’est profond et il y fait sombre. Mais qu’est-ce que ça s’agite ! C’est évidemment un must read pour découvrir ce singulier auteur.  J’avais rarement lu une interview d’une telle intensité. Elle fournit une mise en abyme de l’oeuvre littéraire de Peter Watts à la lumière (noire) d’une philosophie personnelle qui ne laisse pas beaucoup de place au politiquement correct. Une mise en garde toutefois : lisez bien les notices dans les boites d’antidépresseurs et surtout consommez avec modération.

L’interview est suivie d’une republication du texte En route vers la dystopie avec l’optimiste en colère signé par Watts lui-même. Si vous avez lu le recueil Au delà du Gouffre (Le Bélial’, 2016), vous avez déjà lu ce texte qui s’y trouvait en postface. Je reprends les mots que j’utilisais alors : « Pour finir, il faut vraiment lire l’excellente postface dans laquelle Peter Watts se défend que ses écrits soient sombres, dystopiques, ou déprimants, en comparaison avec la réalité qui selon lui l’est bien plus encore. Personnellement, j’y ai pris une bonne claque, et me suis découvert de nombreux points communs avec cet auteur. » Le texte fourni un précieux complément à l’interview.

Le guide de lecture passe en revue la bibliographie disponible en français (ou presque) de Watts. Apophis vous parle de la trilogie Rifteurs composés des romans Starfish, Rifteurs et βéhémoth. Il en dit le plus grand bien. Je vous parle de la trilogie en devenir Blindopraxia pour le moment constituée des deux romans Visions aveugle et Echopraxie. J’en dis le plus grand bien. Philippe Boulier vous parle de Au-delà du gouffre et en dit le plus grand bien. Enfin, Erwann Perchoc vous présente deux textes inédits (pour le moment) en français : Crysis: Legion et Freeze-Frame revolution. A noter que le second texte, Freeze-Frame revolution s’inscrit dans un cycle nommé Sunflower, déjà exploré dans les nouvelles Éclats, L’île et Géantes publiées dans Au-delà du gouffre. Il en dit le plus grand bien.

Alors, vous attendez quoi pour lire Peter Watts ?

Je n’ai pas parlé de tout, il y a aussi les rubriques de Thomas Day qui passe les magazines francophones de SF à la toile émeri, une interview de Jean-Luc Rivera, l’homme derrière le festival des imaginaires de Sèvre, et la rubrique Scientifiction qui cette fois-ci s’intéresse aux monstres et au CrispR-Cas9 ! Tout un programme.


*Ayant signé un contrat de confidentialité pour le moins contraignant, je ne peux vous parler des conditions dans lesquelles j’ai été recruté : de l’arrivée devant chez moi de la longue limousine noire, des jéroboams de blanc de blancs millésimés, du palais d’Onyx d’Olivier Girard à Saint Mammès,  des danseuses Twi’leks qui nous attendaient lascives au bord de la piscine de marbre et d’or, ni de la soudaine chute dans la crypte dont les murs aux angles non euclidiens portaient encore la trace des ongles d’anciens collaborateurs, ni des brûlures du fouet tressé en peau de Balrog d’Erwann Perchoc, non tout ça je ne peux en parler.

D’autres avis de lecteurs bien plus objectifs : Albédo, Xapur.



Catégories :Magazines

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8 réponses

  1. Je n’ai pas encore attaqué le mien, j’espère pouvoir le faire dans les jours à venir…

    Merci pour le lien en tout cas 👍🏻

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  2. J’ai un avis évidemment bien plus objectif, c’est certain!!!! LOOOOL
    C’est Peter Watts.

    Pas mal les conditions de recrutement au Bélial!!

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  3. Je me doutais bien que Le Bélial vous faisait des ponts d’or ! Tous des nantis ces éditeurs de SF !

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  4. Ça avait l’air cool de travailler pour Bifrost jusqu’à ce que tu parles de chute dans la crypte. Enfin, au moins il y a l’air d’y avoir Internet, c’est tout ce qui compte. Bravo en tout cas.

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  5. Je suis justement en train de lire Starfish, et j’en pense aussi le plus grand bien…

    Au fait, pour ceux qui sont prêts à lire en anglais, la trilogie Rifters, ainsi que Blindsight et pas mal de nouvelles, sont disponibles en téléchargement gratuit sur le site de Peter Watts (https://www.rifters.com, suivre le lien Backlist).

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  6. « En fait, dans la tête de Peter Watts, c’est comme dans ses livres. C’est profond et il y fait sombre. » Jolie chronique, ça donne envie. Merci et bravo.

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