Spectres — Thomas Gunzig

Couverture du livre 'Spectres' de Thomas Gunzig, avec un fond sombre et minimaliste.

Seul face au reste du monde. Voilà la position dans laquelle je me trouve. Le 20 août dernier paraissait Spectres, de Thomas Gunzig, aux éditions Au diable vauvert. Le roman a reçu des critiques élogieuses dans la presse, sur les blogs, chez les tiktokeurs, avant de se voir décerner une mention spéciale lors de la remise des prix aux Utopiales de Nantes (le prix ayant été attribué au roman Les Dieux lents de la formidable Claire North). Pour ma part, je ne comprends ni ne partage cet enthousiasme général. Quelque chose d’important m’aura sans doute échappé. Ou j’étais mal luné. Je ne sais pas.

En temps normal, je laisserais filer sans en parler. Pourquoi faire la critique d’un livre à côté duquel on est passé ? Mais puisqu’il rencontre le succès, que son auteur est suffisamment aguerri pour en avoir vu d’autres, et que sa maison d’édition n’a rien à prouver en matière de qualité éditoriale, je m’autorise à me déclarer dissident.

L’histoire est celle d’une catabase moderne. Si le lecteur est promené dans une dimension parallèle à la nôtre, c’est bien une virée au pays des morts que Thomas Gunzig nous propose. Le récit retrace le parcours d’une jeune et brillante physicienne qui voit sa découverte — celle d’une autre dimension, donc — et ses idéaux trahis par la convoitise du Grand Capital et les pulsions destructives qui en découlent. En choisissant comme personnage principal une chercheuse et pour appuyer le concept science-fictif au cœur du roman, l’auteur déploie un discours en apparence solidement ancré dans la science. De quoi donner l’impression, du moins dans sa première moitié, qu’on tient en main un ouvrage de hard-SF.

Et c’est là que le bât blesse en ce qui me concerne.

Très tôt dans le roman, l’auteur affirme :

« Plus le niveau d’entropie est élevé, plus le niveau d’information est bas. C’est logique, il faut plus d’information pour décrire l’ordre que le désordre. »

En réalité, c’est l’inverse. La notion d’entropie intervient notamment dans deux grands cadres théoriques : la thermodynamique, et sa formulation microscopique, la physique statistique d’une part, et la théorie de l’information, d’autre part.

En physique statistique, l’entropie mesure le nombre de configurations microscopiques compatibles avec un état macroscopique donné (par exemple, la distribution des molécules dans un gaz). Selon la formule de Boltzmann, elle est proportionnelle au logarithme de ce nombre : plus un système peut adopter de configurations différentes, plus son entropie est élevée. Le désordre correspond donc à une multiplicité d’états possibles, et non à une perte d’information.

Prenons une casserole d’eau. À l’état liquide, les molécules d’eau occupent un volume relativement restreint : le fond de la casserole. Une fois l’eau transformée en vapeur, elles s’échappent et peuvent occuper un volume beaucoup plus important : soit un nombre considérablement plus élevé de configurations microscopiques. L’entropie augmente. Pour connaître la position et la vitesse de chacune de ces molécules, il faut donc disposer de beaucoup plus d’informations.

La théorie de l’information, développée par Claude Shannon, aboutit à une conclusion similaire. L’entropie y mesure l’incertitude associée à une source d’information, ou encore la quantité moyenne d’information nécessaire pour identifier le résultat d’un message. Une source qui produit toujours le même résultat possède une entropie nulle ; une source dont les résultats sont imprévisibles possède une entropie plus élevée.

Prenons un piano. Si vous jouez une note, disons le do central, vous produisez un son dont la fréquence fondamentale est parfaitement identifiable : environ 262 hertz. Si, en revanche, vous vous laissez aller à écraser le clavier avec l’avant-bras, vous produisez un ensemble sonore beaucoup plus complexe, composé de nombreuses fréquences. La seconde situation est moins prévisible et son contenu spectral plus riche. L’analogie n’est pas une démonstration formelle de l’entropie de Shannon, mais elle permet d’en saisir intuitivement la notion d’incertitude.

Contrairement à ce qu’affirme l’auteur, il faut donc davantage d’informations pour décrire précisément un état désordonné qu’un état ordonné. (Non, le mot bordel ne suffit pas !)

« Oui, bon, l’auteur a fait une petite erreur, mais cela n’affecte en rien une bonne histoire », me direz-vous. Certes. Le voyage à la vitesse de la lumière est interdit par les lois de la physique et pourtant nombre de bons romans de SF l’utilisent. Mais ici, la conception de la dimension secondaire imaginée par l’auteur, et les conséquences métaphysiques qui en découlent sont basées sur cette définition erronée de l’entropie. Pour moi, la mécanique ne fonctionne pas. À la décharge de l’auteur, l’entropie reste une notion difficile à appréhender.

Dans le même paragraphe, on lit :

« Comme au cœur d’un trou noir où l’entropie est infinie et la gravitation aussi. »

C’est encore faux. L’entropie d’un trou noir est certes considérable, mais elle n’est pas infinie. Depuis les travaux de Jacob Bekenstein et de Stephen Hawking, on sait qu’elle est proportionnelle à l’aire de son horizon des événements. Pour un trou noir de masse finie, elle reste donc parfaitement finie.

Quant à la gravitation, elle n’est pas davantage infinie. Le champ gravitationnel à l’horizon des événements est fini. Seule la singularité centrale, dans la description classique de la relativité générale, présente des grandeurs physiques qui divergent vers l’infini. Cette singularité marque surtout les limites de notre théorie de la gravitation : elle signale que la relativité générale ne suffit plus à décrire ce qui se passe dans cette région. Elle ne signifie certainement pas que tout trou noir serait le siège d’une gravitation infinie.

Il est tout de même regrettable de voir convoquer les trous noirs pour donner une caution scientifique à un propos qui commence déjà par malmener les notions d’entropie et d’information.

Je vous l’accorde, j’ai un biais de lecture du fait de ma profession. Mais ces deux exemples laissent apparaître un problème plus général : l’auteur mobilise le vocabulaire scientifique pour produire un effet de profondeur ou de vraisemblance, sans maîtriser les concepts qu’il convoque. Il se contente d’emprunter aux sciences leur vocabulaire et leur prestige sans s’encombrer de leur rigueur. C’est mal.

Mais les approximations scientifiques ne sont pas les seules choses qui m’ont gêné à la lecture de Spectres. Le style d’écriture m’a également laissé perplexe. J’ai eu le sentiment d’avoir affaire à une prose qui peine à trouver son rythme, et semble parfois confondre emphase et profondeur.

Prenons ce passage :

« Depuis qu’il était enfant, il aimait lorsque la Lune était visible en plein jour, ça lui faisait comprendre qu’autour de lui, il y avait un univers gigantesque, des forces démesurées capables d’engloutir le monde. Ça lui faisait comprendre qu’au-delà de ce qu’il connaissait, il existait un dehors, inconnu, vertigineux, infini. Sans qu’il comprenne pourquoi, ressentir que sa mère, ses professeurs, et toutes ces existences n’étaient en réalité que d’infimes fractions de réalité, ça le remplissait d’un espoir fou, il y avait un ailleurs et peut-être qu’un jour il découvrirait le chemin pouvant l’y conduire. »

Difficile de ne pas remarquer les répétitions, les lourdeurs et l’accumulation d’adjectifs censés donner de l’ampleur au propos. En trois phrases, l’auteur nous explique à plusieurs reprises que le monde est immense, qu’il existe un ailleurs et que celui-ci dépasse notre entendement. À force de vouloir souligner le vertige, le texte donne plutôt la nausée et ne convainc guère.

Un autre exemple, dans un registre plus prosaïque :

« Léa et Lou n’étaient pas à l’appartement. Ce n’était pas normal. L’arrangement était clair : Léa venait chez Tom le temps de son rendez-vous chez le psychologue. C’était toujours comme ça qu’ils avaient fait, c’était chez Tom que Lou… »

Les répétitions (« ce n’était pas », « c’était », « c’était toujours »), les constructions élémentaires et cette manière de découper artificiellement le raisonnement peuvent tout à fait être des procédés littéraires volontaires, notamment pour traduire une pensée fragmentée ou une inquiétude dans un style oral. Il n’y a là rien d’intrinsèquement mauvais. Mais encore faut-il que le procédé produise un effet. Ici, je trouve simplement le résultat pénible à lire.

Enfin, Thomas Gunzig nous livre un final à la 2001 l’Odyssée de l’espace, qui se perd dans un mysticisme confus auquel je n’adhère pas. Autre biais personnel. J’y ai tout de même trouvé quelques bonnes idées, notamment le malaise ressenti lorsqu’on est projeté dans une dimension qui nous est étrangère. Mais sur le thème de la catabase moderne, du voyage au-delà de la mort et du deuil, Ian Soliane a récemment publié Le Pèse-Dieu chez Robert Laffont, roman que j’ai trouvé bien plus sensible et réussi que Spectres.

Pour faire amende honorable, si cette critique vous semble trop sévère, je vous recommande celles, élogieuses, de Gromovar et Justaword. Elles devraient vous donnez l’envie de lire ce roman.


  • Titre : Spectres
  • Auteur : Thomas Gunzig
  • Parution : 20 août 2026, Au diable vauvert
  • Nombre de pages : 374
  • Format : broché (23 €) et numérique (9,99 €)

2 réflexions sur “Spectres — Thomas Gunzig”

  1. Merci pour ton opinion dissidente! Je suis curieux: pourquoi devrais tu t’en excuser? Ce livre bénéficie certes d’une presse favorable mais les articles que j’ai lus dans la presse nationale sont principalement des entretiens avec l’auteur, et témoignent surtout d’une campagne de presse très bien orchestrée. De mon côté, ça m’a donné surtout envie de lire l’avis de quelques bloggeurs dont j’ai appris à respecter l’opinion construite, dont le tien. Par exemple, je suis allé écouter Ray Naler (et Ada Palmer) à Vincennes uniquement sur la foi de tes articles. Eh bien, ça m’a fait un bien fou d’écouter des gens intelligents et tout ça cest grâce à toi monsieur Orion!

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    1. Pourquoi m’en excuser ? C’est le syndrome de l’imposteur. Je mets en doute ma légitimité à critiquer négativement un roman qui semble faire l’unanimité. On peut toujours se réfugier derrière la subjectivité des opinions (ce que je fais), mais à un moment je dois m’interroger sur ce que j’ai vraisemblablement raté. Cela dit, merci pour ton appréciation !

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