
En début d’année, les éditions Scylla ont lancé une campagne de financement participatif pour publier un recueil de longues nouvelles signées par trois auteurs français : Guillaume Chamanadjian, luvan, et Sébastien Juillard. Le projet, initié par Xavier Vernet — créateur de la librairie parisienne Scylla et co-fondateur des éditions Dystopia — reposait sur une contrainte originale : construire un récit relevant du domaine de l’imaginaire à partir d’un souvenir d’enfance de l’éditeur. Ce souvenir est celui d’une parcelle bétonnée où s’alignent quelques box, l’atelier de mécanique de son père. Un bac à sable et un grillage au-delà duquel s’étend un verger en friche, peuplé de statues. Un lieu de l’enfance, à la fois familier et mystérieux. Le texte devait en outre compter 111 111 caractères, contrainte dont certains se sont empressés de s’affranchir (je ne dénoncerai pas) !
Le résultat est un très beau livre, Derrière le grillage 1, richement illustré par Elvire De Cock, Lise L., Arnaud S. Maniak et Lia Vesperale. Sa sortie en librairie est prévue le 15 octobre 2025. Le chiffre 1 du titre annonce d’emblée une suite : d’autres volumes suivront, avec la participation de nouveaux auteurs. Outre les trois nouvelles, le livre s’accompagne d’un paratexte essentiel : d’une préface, deux interfaces et d’une postface, dans lesquels Xavier Vernet revient sur la genèse du projet, son élaboration et ses perspectives.
Pour ce premier volume, Guillaume Chamanadjian, luvan, et Sébastien Juillard ont choisi la science-fiction comme terrain d’exploration du souvenir. Notez qu’il n’y avait aucune contrainte sur le genre auquel les textes devaient appartenir et il aurait tout aussi bien pu s’agir de fantasy ou de fantastique. Étant plutôt lecteur de SF, je ne peux que me réjouir de ce choix.
Guillaume Chamanadjian ouvre le bal avec NoirPunk, un texte tendance cyberpunk. L’histoire est celle de Myriam, ancienne hackeuse reconvertie en développeuse de machine learning éthique, qui est embauchée par la police pour démasquer le créateur, richissime, mais supposément décédé, d’une cryptomonnaie populaire. L’auteur inscrit le souvenir, et sa quête, dans le cadre des idéaux de jeunesse déçus, des combats politiques abandonnés pour se fondre dans une société imparfaite. Je n’avais jamais lu les écrits de Guillaume Chamanadjian. NoirPunk est de facture assez classique, avec un univers de polar à peine futuriste et un scénario qui ne réserve pas de grandes surprises, mais le style est limpide et j’ai trouvé le texte assez convaincant.
« Faites ce que bon vous semble, Myriam. Je ne voudrais pas aller à l’encontre de vos principes… de votre éthique. Je trace mon chemin dans un monde d’hommes. J’en adopte les codes sociaux pour survivre. »
luvan prend la suite avec CANT, un texte dans lequel néologismes, jeux de typographies et calligrammes (plus à la manière de la Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski que des poèmes d’Apollinaire) viennent accompagner un texte qui m’est resté hermétique. Ce n’est pas le premier texte de l’autrice auquel je me confronte (l’expression est choisie à dessein). Ces différentes expériences de lecture m’ont permis de reconnaitre l’expérimentation littéraire, les axes de recherche en écriture, mais pas d’apprécier l’œuvre. Le fait est que je ne comprends pas les textes de luvan. Il en va de même avec CANT. Je suis sorti de cette lecture désorienté, et suis incapable d’en dire quoi que ce soit.
« Je suis restée de longs mois au kkaayeh, à tenter d’apprendre la langue lithique. Peine perdue. Je sculptais des choses de moi tristement incompréhensibles.
Le troisième texte, et à mes yeux le plus enthousiasmant du recueil, est Kawaakari de Sébastien Juillard. Il s’agit à nouveau d’une nouvelle qui relève du cyberpunk, cette fois de manière plus affirmée que celui de Guillaume Chamanadjian, avec un récit qui nous plonge dans un futur transhumaniste. En outre, l’auteur se saisit pleinement de la contrainte, le souvenir donné par Xavier Vernet, en le reprenant très fidèlement pour en faire le point central d’un scénario convolué. Le récit se déroule dans la ville de Tokyo, plus particulièrement dans le quartier de Shinagawa. L’histoire est celle d’Ayame Takemura, une jeune femme dont le corps et les capacités ont été augmentés pour devenir un agent spécial au service d’intérêts privés. Mais Ayame s’est enfuie et est devenue un ronin œuvrant à son compte. Elle est confrontée à la résurgence de souvenirs venus de sa vie passée, alors qu’elle devrait n’en avoir aucun. Au risque de mettre en péril sa propre identité, elle se lance dans une quête de mémoire personnelle et familiale. Dans ce très beau texte, Sébastien Juillard confronte les notions de permanence et d’impermanence, à travers la ville changeante, mais immuable, et les souvenirs qui forment le récit personnel qu’une personne crée autour d’elle-même pour se construire. La forme du récit accompagne le propos, utilisant de nombreuses images comme des vignettes, et adopte volontiers un rythme lent et contemplatif quand il le faut, comme une exploration à travers un palais mémoriel. Une belle histoire.
« Qu’il est difficile de se ressembler quand on en est encore à chercher la forme qui nous fuit. Combien de fois se brise-t-on ? Combien de fois faut-il remettre les mains dans la glaise ? Quand se reconnaît-on enfin ? »
Dans un projet comme celui-ci, on adhère ou pas aux propositions des uns et des autres et la diversité fait intégralement partie du jeu et de la richesse de l’œuvre produite. Même si j’ai été plus sensible à certains textes qu’à d’autres, je suis enthousiasmé par cette lecture et par l’idée à son origine. J’adresse mes félicitations à Xavier Vernet, concepteur du projet et aux auteurs qui y ont participé, dans l’attente de lire la suite. (Et je retenterai luvan. Je finirai bien un jour par comprendre !)
- Titre : Derrière le grillage 1
- Auteurs : Guillaume Chamanadjian, luvan, Sébastien Juillard
- Pubication : 15 octobre 2025, Scylla, coll. IIIIIIx
- Illustrations : Elvire De Cock, Lise L., Arnaud S. Maniak et Lia Vesperale
- Nombre de pages : 288
- Format : broché (20 €)
2 réflexions sur “Derrière le grillage 1 — Guillaume Chamanadjian, luvan, Sébastien Juillard”