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Walter Kurtz était à pied – Emmanuel Brault

Futur, passé, présent, peu importe, l’univers est symbolique et réduit à deux unités d’un espace-plan : la route et ce qui la borde. L’environnement est ontologique, il définit l’être et son devenir. L’humain existe sous deux formes, il roule ou il marche. Il y a donc les Roues et les Pieds, deux humanités qui ne se rencontrent jamais que dans un rétroviseur, et parfois plus tragiquement sur les chromes d’un parechoc.

Dany, Sarah et leur père sont des Roues. Ils vivent sur la route dans leur Peugeot 203. Pour vivre, il faut rouler. 1 point par k-plat roulé. Les points s’échangent dans les stations où l’on mange, où l’on dort, où l’on aime. On y rêve de grosse américaine, on y brique sa R12. On s’y distrait, on y entretient sa voiture. Les accointances sont comme les réparations, éphémères car il faut vivre et donc rouler. C’est le sens de la liberté. Cette liberté, les Pieds ne la connaissent pas. Ils n’ont pas la civilisation, ils n’ont pas la route. Ils n’ont que le désert et la boue. Ils vont en guenilles le long du bitume, laids et crasseux. Ils sont effrayants, et on dit qu’ils sont cannibales. Le nombre d’accidents est limité mais si on renverse un Pied, on ne s’arrête pas. Immobilité est synonyme de danger sur la route. Alors on roule et on jette à peine un coup d’œil en arrière.

Au recto de la carte routière d’Emmanuel Brault, il y a un récit qui présente les atouts et les attraits d’un roman d’apprentissage, sa candeur même. Dany grandit, il découvre l’amitié, l’amour, les responsabilités car il faudra un jour qu’il s’occupe de sa sœur Sarah. Et il apprend à conduire sur cette route qui défile, acquiert pour le lecteur une cohérence, un sens, une logique. Jusqu’à ce que tout bascule, car il faut bien que la roue tourne ou s’arrête de tourner. L’accident. Dany et Sarah sont recueillis dans un village de Pieds. Sarah reste, Dany part. Au verso, il y a la dureté d’un récit aussi organique qu’un génocide. Au volant de sa 4L, Dany chronique la perte de Sarah et sa quête de revanche sur le réseau qui relie les Roues. La route est connue, elle mène à la haine de l’autre, à la violence et à la mort. Cette face-là est sombre, faite de tôles meurtries et de chairs froissées.

Walter Kurtz était à pied est le premier texte publié par les éditions Mu dans leur nouvelle incarnation en tant que label chez Mnémos. La collection démarre dans un crissement de pneus et l’odeur d’huile brûlée. Le roman d’Emmanuel Brault est fort et violent. Il s’inspire de la nouvelle Les Pieds et les roues de Fritz Leiber puis se rapproche du Crash ! de J.G. Ballard.. Incidemment, tout au long du parcours, on guette la sortie de route. Mais la trajectoire est hyperbolique et maîtrisée au plus près. Les dérapages sont contrôlés et l’auteur ne dévie pas d’une trace effilée et tranchante comme le fil du rasoir. Folie d’une humanité en fuite dans une croissance illimitée, idéologie mécanique qui broie les corps et toute alternative de pensée jusqu’à l’oblitération totale ? Nul besoin de plus de justification que son propre propos. La métaphore l’autorise, et ça marche.

[Une première version de cette critique a été publiée dans le numéro 98 de la revue Bifrost]


  • Titre : Walter Kurtz était à pied
  • Auteur : Emmanuel Brault
  • Publication : Mnémos – coll. « MU » – mars 2020
  • Nombre de pages : 256
  • Format : Papier et numérique

6 réflexions au sujet de “Walter Kurtz était à pied – Emmanuel Brault”

  1. Ça fonctionne autant en tant que métaphore que plus littéralement, et c’est vraiment ce qui tient le tout je trouve. Vraiment un très bon livre.
    (Et puis bon, quiconque chronique ses lectures ne peut qu’être satisfait d’un roman qui offre autant de jeux de mots possibles, huhu.)

    Aimé par 1 personne

  2. Jolie conclusion !

    J’avais bien aimé ce livre, étonnant et déroutant. Les éditions MU donnent l’impression de nous fournir des textes qui sortent des sentiers battus, on accrochera ou pas selon nos affinités mais l’idée est plaisante.

    Aimé par 1 personne

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