Où s’imposent les silences – Emmanuel Quentin

silences Rompant avec mes habitudes de lecture, j’ai pris la résolution cette année de me pencher plus régulièrement sur des œuvres de science-fiction françaises, que ce soit à travers des auteurs installés dans le paysage comme Jean-Claude Dunyach ou Catherine Dufour, ou des auteurs moins connus, comme Audrey Pleynet ou encore Emmanuel Quentin. C’est un texte de ce dernier que je chronique aujourd’hui. Après la nouvelle Céder la place qui m’avait ravi et le roman Replis sur lequel j’avais exprimé un avis plus mitigé, je poursuis avec son deuxième roman, Où s’imposent les silences, publié en 2017 chez Mü éditions, toute jeune maison lyonnaise fondée à la suite du Peuple de Mü par le sémillant Davy Athuil.

Nous sommes en Août 2036, à Paris. Mathias Helm est un étudiant qu’on qualifiera de nonchalant, voire de branleur. Pour excuse, on lui accordera que l’ambiance à Paris est morose. Une épidémie virale a emporté une bonne moitié de la population malgré l’urgence sanitaire décrétée sur l’ensemble du territoire. Mathias reçoit un jour une mystérieuse lettre contenant des références d’ouvrages d’art ou d’histoire. Dans chacun de ces livres, qu’il se procure à la bibliothèque universitaire, il découvre la reproduction d’un même tableau, Retour de chasse, datant de la Renaissance et qui représente de façon certaine des membres de sa famille, sa mère et celui qu’il appelle son oncle, et d’autres personnes qu’il ne connait pas. Plus qu’intrigué, il se rend immédiatement chez cet oncle, Serge, qui sans prendre le temps d’une explication lui intime de trouver un certain Dimitri et pouf ! l’expédie ailleurs.

Nous sommes en Août 2036, à Paris. Alexandre Jovic est un flic de la criminelle, remisé au placard par sa hiérarchie. Alexandre reçoit un jour l’opportunité de retourner sur le terrain et d’enquêter sur un meurtre par un collègue qu’on qualifiera de tire-au-flanc, voire de connard. Le corps de la victime, à la fausse identité, est desséché, « irradié » lui dit-on. Le début d’enquête ne fait que confirmer l’étrangeté de l’affaire.

Nous ne savons pas quand nous sommes, ni où. Magda erre amnésique dans un monde étrange et comme figé dans le temps. Elle est dans la Brèche.

Trois lignes narratrices, qu’a priori rien ne lie, forment ainsi la première moitié du livre. Bien sûr, elles se rejoindront dès lors que les explications seront fournies à Mathias par le dénommé Dimitri, personnage qui va rapidement être au centre de l’histoire d’Où s’imposent les silences. Sans en dire plus, pour ne pas trop révéler de l’intrigue, c’est un thriller dans des univers parallèles qu’Emmanuel Quentin propose aux lecteurs. Une course poursuite face à une menace inscrite dans un passé qui n’est pas le nôtre, qui est celui de certains des protagonistes. Ce cadre d’action science-fictif fait inévitablement penser à quelques classiques du genre,  au cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny, à la Tour sombre de Stephen King, ou encore aux Princes Marchands de Charles Stross. Les exemples de romans de science-fiction qui ont tissé sur le multivers ne manquent pas, depuis les premiers romans de Michael Moorcock qui a joué avec l’idée dès les années 60. Mais si on se trouve en terrain connu, cela n’empêche pas Emmanuel Quentin d’embarquer le lecteur dans une histoire haletante qui se lit comme un véritable page turner au rythme très bien maîtrisé.

J’ai lu chez des chroniqueurs de ce livre un doute émis quant à la pertinence de ce long flashback qui intervient au milieu du roman pour dévoiler les dessous de l’histoire. A l’inverse, cet arc, je l’ai trouvé bien mené, essentiel et surtout efficacement posé. Dans ma critique de Replis, je regrettais le format de la discussion entres personnages pour dévoiler le fond de l’histoire sous la forme d’un info dumping trop massif. Ici, Emmanuel Quentin évite ce piège en nous faisant revivre les événements passés plutôt qu’en les décrivant de loin. Cet arc permet de construire pleinement le personnage de Dimitri et de révéler l’ampleur du récit qui nous était jusqu’alors caché derrière les apparences de proximité et de simplicité du scénario. L’univers est sombre et ailleurs n’est pas forcément mieux. Plus qu’un flashback, c’est aussi un immense travelling arrière qui est opéré et l’on prend conscience de la vastitude de l’univers, des univers.

De la même manière, j’ai lu des avis critiques sur la fin du roman. Pour moi, il n’y a rien à changer. Cette fin, ouverte, est parfaite et j’aurais vraiment regretté qu’elle soit autre. Emmanuel Quentin a ici visé au plus juste. Pas de happy end, l’auteur se montre cruel avec ses personnages et ses lecteurs, mais une fin ouverte qui pourrait éventuellement permettre une suite épique. Le danger planant sur le monde est clairement identifié sous la forme non pas d’une horreur cosmique indescriptible mais sous celle d’une horreur parfaitement humaine, et qui malheureusement semble inévitable tellement elle nous est historiquement familière.

Oh, tout n’est pas parfait dans ce roman. On peut par exemple regretter qu’en dehors de Dimitri, les autres personnages soient plus faiblement construits. Dimitri, lui, a tout du champion éternel cher à Moorcock. Il en est de même des univers. Le roman étant relativement court, 250 pages, l’auteur n’a le temps que d’effleurer les possibilités qui lui sont offertes. De nombreuses idées restent ainsi en suspens et ne trouvent pas de concrétisations solides. Certains dialogues sont un peu caricaturaux, et quelques éléments scénaristiques fragiles, mais dans l’ensemble le scénario est ficelé, le puzzle se met en place et l’histoire, simplement, est bonne ! Emmanuel Quentin fait dans l’économie, il va à l’essentiel et ne livre pas des pages de descriptions ou  de worldbuilding. Il écrit l’histoire qu’il souhaite raconter, sans détour. C’est un trait d’écriture que j’apprécie chez cet auteur.

En conclusion

Où s’imposent les silences, deuxième roman d’Emmanuel Quentin après Dormeurs, propose à ses lecteurs d’ouvrir les portes d’univers parallèles pour se lancer dans une course poursuite haletante et rythmée. Court roman, il se lit comme un page turner efficace, construit et divertissant. J’ai aimé cette sortie en terres parallèles.


Certains blogueurs ont aimé : Les lectures du MakiUn papillon dans la lune,
La lectrice hérétique
D’autres un peu moins : Blog à part,

 


Titre : Où s’imposent les silences
Auteur : Emmanuel Quentin
Éditeur : Mü Editions (6 juin 2017)
Nombre de pages : 252
Support : papier et ebook



Catégories :Romans

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4 réponses

  1. J’avais bien aimé ce roman. Très efficace, très visuel j’avais sauté dans l’univers de l’auteur. Et comme toi, j’ai un peu plus de mal avec son dernier roman Replis. Mais c’est un auteur à découvrir et à suivre.

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  2. Lecteur assidu de SF anglo-saxonne, je lis également depuis longtemps également les auteurs francophones . Il y a souvent un certain mépris de ces derniers par les critiques et les éditeurs et pourtant il y a de réels romans de qualités. On cite souvent Damasio que j’adore (je suis en train de déguster Les Furtifs), mais il y en a plusieurs autres, Jean Marc Ligny, Pierre Bordage, et il ne faut pas oublier les anciens Pierre Pelot, André Ruellan, Stefan Wul Elisabeth Vonnarburg. Bon c’est une opinion et je vais essayer de trouver et découvrir E Quentin dans mon Québec profond.

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  3. Bon ben là, je dis oui.

    En plus il est court et je connais un challenge qui exige des romans courts….

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Rétroliens

  1. #PartageTaVeille | 22/06/2019 – Les miscellanées d'Usva

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