La cité de l’orque – Sam J. Miller

blackfish

Qaanaaq est une ville sous tension, prête à exploser. Elle est le personnage principal du premier roman adulte de Sam J. Miller dont la traduction en français sort chez Albin Michel Imaginaire le 30 Janvier 2019. (On notera au passage l’illustration de couverture à tomber par terre d’Aurélien Police.)

La cité de l’orque est un roman de science-fiction qui s’inscrit dans la veine cyberpunk et propose une dystopie dans un futur proche, ravagé, et technologiquement avancé. C’est un roman politique, dense dans son propos, coloré dans ses personnages, ambitieux dans la peinture qu’il livre de son univers, généreux dans l’histoire qu’il donne à lire, même s’il n’échappe pas à quelques facilités scénaristiques.

Une ville plus qu’un décor

Qaanaaq, ville flottante quelque part à l’Est du Groenland. Ses huit bras s’étendent depuis le noyau central arrimé à la verticale de la source géothermique qui alimente en énergie la cité. Comme la vingtaine de villes flottantes qui s’égrène sur les océans, Qaanaaq accueille une humanité rescapée des eaux qui ont englouti les villes côtières du monde entier. Les digues ont lâché, beaucoup ont péri, certains ont fui, souvent pour se retrouver déplacés de camps en camps. Les gouvernements sont tombés, les États-Unis ne sont plus. Les tribus se sont affrontées pour un bout de terre, de champ, un espace de vie. Qaanaaq est une ville état, ou plutôt une ville sans état. Son million d’habitants, réfugiés, fils ou petits-fils de réfugiés, vit entassé sur la Plaque, dans ses cubes de vie ou, pour les quelques nantis du bras 1, ses appartements de luxe avec vue sur la mer. A Qaanaaq, il n’y a ni gouvernement, ni maire, pas même de langue officielle. La cité est gouvernée par des logiciels bienveillants et un réseau d’agences mandatées par les actionnaires. Car Qaanaaq est une ville privée, construire originellement par des riches Suédois, Thaïlandais et Chinois. Le politique a fait place à l’actionnaire anonyme et à une dérégulation ultralibérale ne servant qu’une minorité dominante et jalouse de ses privilèges. Jusqu’à ce que débarque sur ses rives une femme chevauchant un orque.

Une ville et des voix

« On utilise la superstition pour diriger la colère d’un peuple désespéré sur une cible qui n’est pas la bonne. Et pourquoi donc ? Pour détourner la fureur très justifiée suscitée par l’exécrable manière dont la ville traite ses travailleurs. Ces mêmes gens qui paient des salaires si piteux que les travailleurs du Bras Huit doivent dormir entassés dans des boîtes-lits, ces mêmes entreprises qui ont licencié les ouvriers de la géothermie lorsque ceux-ci ont voulu organiser une lutte syndicale pour l’hygiène et la sécurité, voudraient vous donner à penser que la venue de réfugiés épuisés chez nous est notre plus grande menace, ou que la survivante balafrée d’un génocide doit être assassinée. »

Les événements qui vont suivre l’arrivée de la femme à l’orque sont racontés alternativement suivant différents points de vue, par des personnages appartenant aux différentes classes qui constituent la société Qaanaaquienne. Il y a Fill Podlov, petit fils d’un riche actionnaire, homosexuel atteint des failles, la maladie qui se répand à travers la population de la ville. Ankit Bahawalanzai, ancienne monte-en-l’air qui désormais travaille à la régie du bras 8, le plus pauvre.  Kaev à l’esprit incomplet qui vit chichement des combats sur poutre dans lesquels il est payé pour perdre par la cheftaine de la mafia locale, Go. Soq est un jeune livreur, au genre biologiquement non défini, et qui rêve de travailler pour Go. Une autre voix s’ajoute au récit, celle d’un podcast, La Ville sans plan, dont l’auteur n’est pas connu mais dont le récit qu’il fait de la ville arrive à intéresser et toucher toutes ses strates. Tous ces personnages ont une raison propre de détester la cité de Qaanaaq. Il sont aussi tous liés d’une manière que l’on découvrira au cours du roman.

A ces portraits qui permettent au lecteur de découvrir la cité sous ses différents aspects, il faut ajouter un autre personnage qui va apporter une autre voix, celle du passé. Il s’agit des failles, une maladie mortelle dont on ignore l’origine. Initialement considérée comme maladie sexuellement transmissible, elle se fait désormais épidémie qui touche aussi bien les pauvres que les riches habitants de la cité. Le parallèle avec le sida est transparent. La particularité des failles est de transmettre à son porteur les souvenirs des personnes qui l’ont porté avant lui, comme une filiation mémorielle et virale, jusqu’à ce que l’esprit cède et qu’il en meurt.

Et enfin, il y a Masaaraq, la femme à l’orque. Masaaraq est la dernière représentante d’une tribu qui a été massacrée car différente, impie, blasphématoire. Une tribu dont les individus avaient la capacité de se lier psychiquement à un animal grâce à une technologie biomédicale à bases de nanites, des nano-machines qui, distribuées dans le sang de l’humain et de l’animal, permettent ce lien.

Une ville et son devenir

Masaaraq arrive dans la cité avec son orque et un ours polaire encagé dans un but bien précis, une vengeance. C’est là presque d’une banalité confondante. Quel que soit le genre littéraire, la vengeance doit être le moteur scénaristique le plus utilisé dans l’histoire de la fiction. Ce qui est plus intéressant ici, c’est que l’arrivée de Masaaraq va surtout servir de catalyseur. Elle est l’élément extérieur, l’événement, la légende instantanée qui va pousser à l’action, et finalement peu importe sa motivation personnelle. Les personnages du roman vont basculer dès lors que l’équilibre est menacé, et se lancer dans la prise en main de leur destin. Que celui-ci soit de vivre ou de mourir. La ville, elle, veut vivre et se libérer ou sombrer. De très nombreuses thématiques sont abordées dans le roman, que ce soit le désastre écologique, le désastre sociétal, sanitaire, politique ou économique. Il aborde aussi le thème de la famille, ou de la tribu reconstituée, le désir d’appartenance à un groupe, à une communauté quelle que soit sa forme.

La cité de l’orque a souvent un ton mélancolique, en retrait des événements, y compris lorsque ceux-ci impliquent directement les protagonistes du récit. L’écriture de Sam J. Miller est envoûtante et le roman offre des moments de fulgurance littéraire saisissants.  Les scènes d’action ne sont toutefois pas forcément sa qualité première. Sa grande force est de faire vivre une ville et des personnages. Sam J. Miller montre un réel talent pour construire ceux-ci par petites touches, parfois à travers des gestes anodins qui livrent beaucoup sur la psychologie du personnage et ses faiblesses. Le personnage le plus particulièrement réussi est Soq, dont la complexité va grandissante à travers le roman.

Le scénario, s’il se montre suffisamment touffu pour tenir le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page, s’il est généreux en rebondissements, souffre aussi de quelques facilités. Il fait en effet appel à de nombreuses coïncidences à propos desquelles les esprits perturbés et adeptes du complot s’écriraient « comme par hasard ! ». Eh bien non, pas comme par hasard, espèce d’esprit perturbé. Si le livre parle de ces gens-là au début, c’est évidemment parce qu’ils sont importants à la fin. Enfin ! Sauf que des coïncidences, dans le scénario, il y en a quand même beaucoup et que ça m’a quelque peu perturbé l’esprit.

Dans sa partie finale, le roman offre son quota de pyrotechnie. Il s’achève intelligemment par une réflexion sur l’illusion du bouc émissaire et du désir de vengeance, et montre que même reconstituée, la communauté reste toujours dans un état d’équilibre fragile.

Malgré quelques défauts scénaristiques, quelques facilités, que j’attribuerais bien volontiers à la jeunesse de son auteur, La cité de l’orque est un roman passionnant à lire. Il offre une plongée dans un univers sombre et complexe, qui n’est jamais caricatural ou évident. Il couvre une vaste étendue de thématiques qui jamais ne sonnent artificielles. Il donne à suivre une galerie de personnages hauts en couleur, attachants et combatifs. Et il y a un orque et un ours polaire dedans.


D’autres avis de lecteurs : celui de Gromovar sur la VO, et sur la VF Les lectures du Maki, Just A word, Un papillon dans la Lune, Au pays des Cave Trolls, Les chroniques du chroniqueur, Lorhkan, Blog-O-Livre, le Dragon galactique. Le chien critique, quant à lui, n’a pas aimé du tout.


Titre : La cité de l’orque
Auteur : Sam J. Miller
Publication : Janvier 2019 chez Albin Michel Imaginaire
Traduction : Anne-Sylvie Homassel
Nombre de pages : 396
Support : papier et ebook



Catégories :Romans

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24 réponses

  1. Ça donne envie! J’ai beaucoup aimé Le Vêlage et j’ai hâte de me replonger dans cet univers.

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  2. J’en suis à une petite moitié et je suis envoûté par Qaanaaq.
    Je fais un parallèle avec La maison des derviches, Qaanaaq remplace Istanbul et est l’intérêt véritable du roman. Des morceaux de vie de plusieurs habitants qui semblent ne pas avoir de point commun mais au fur et à mesure on voit une trame se dessiner.

    Aimé par 1 personne

  3. Je pense que je finirais par tenter le coup, un jour (il est dans ma gigantesque wish/pal …) xD

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  4. Je l’ai pas encore commencé, mais bon sang, tu viens de me hyper à des niveaux assez élevés ! 🙂

    Aimé par 1 personne

  5. Superbe chronique d’un livre qui me laissait complètement perplexe parce qu’on ne sait pas sur quoi cela va tirer comme genre ou style. Ta chronique éclaire une bonne partie de mes interrogations mais je reste perplexe par le manque d’action. J’aime quand ça bouge et ça n’a pas l’air d’être suffisamment le cas dans cette histoire. Mais le côté immersif des destins des uns et des autres dans une cité qui semble si envoûtant pourrait peut-être me faire céder. Mais j’attends encore qu’il y ait plus d’avis sur le bébé pour me faire une opinion définitive.
    Merci pour ce très bon retour de lecture !

    Aimé par 1 personne

  6. +1 pour une chronique tentante ^^

    J'aime

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