The Rig – Roger Levy

The RigDepuis sa sortie le mois dernier, le roman The Rig, de l’auteur britannique Roger Levy, recueille des brassées d’avis très positifs chez les blogueurs anglo-saxons, sur Goodreads, et aussi chez les quelques blogueurs français qui l’ont lu. Je ne partage pas cet enthousiasme.

The Rig propose une SF policière teintée d’éléments cyberpunk, située dans un avenir indéfini, une dystopie quelque part dans la galaxie. La mise en place du monde  rappelle Peter F. Hamilton  et l’ambiance Richard Morgan pour son côté hard-boiled. C’est à la fois un livre intelligent et ambitieux, qui s’empare du thème de l’aliénation de l’individu, repose sur une bonne idée d’histoire,  complexe et intriqué, et un roman qui souffre de défauts scénaristiques rédhibitoires. Mon sentiment  lors de la lecture est que l’auteur  savait précisément où il voulait aller, mais qu’il a beaucoup ramé pour s’y rendre.

Le Système

Lorsque le Système, composé de sept planètes majeures et quelques-unes mineures, fut découvert par la Terre, les négociations entre pays et compagnies privées débutèrent immédiatement pour financer et lancer sa terraformation. Un peu plus tard, lorsque la Terre est devenue écologiquement et économiquement inhabitable, l’humanité l’a abandonnée et s’est réfugiée sur des vaisseaux arches pour rejoindre le Système. Arrivés sur place, les hommes n’ont pu que constater que les efforts pour rendre le Système habitable avaient rencontré plus ou moins de succès selon les planètes. La répartition fut faite en fonction des négociations financières passées et de la situation rencontrée une fois sur place. Deux planètes furent laissées aux religieux, Gehenna et la planète non nommée, unsaid planet, cette dernière s’étant complètement et définitivement ostracisée du Système. Nul ne sait même si quelqu’un y est encore en vie. Les autres planètes, séculières, cohabitent et collaborent. Les conditions de vie sont difficiles dans le Système, les planètes plus ou moins inhospitalières malgré les tentatives de terraformation, et la durée de vie n’excède pas les 50 ans.

Roger Levy imagine dans le Système un avenir dystopique dans lequel les réseaux sociaux ont acquis une importance accrue. Il y a d’abord le Song, descendant d’internet et qui selon l’un des personnages du roman contient autant d’information que de pornographie. Et il y a Afterlife. A la naissance, tous les individus sont dotés d’un implant organique, le neurid, qui va enregistrer les moments de leur existence. Mais seuls 2% des neurids sont réellement actifs, et délivrés au hasard. Les porteurs d’un neurid actif, à la veille de leur mort, seront placés en état de rigor vitae, et préservés jusqu’au moment où les avancées médicales permettent de leur redonner une seconde vie. Aussi, régulièrement, des votes sont organisés sur le grand réseau social qu’est Afterlife, où sont donnés à lire à le récit des vies des disparus. Les heureux gagnants du vote sont alors ramenés à la vie, sous une autre identité. Afterlife est donc plus qu’un réseau social, qu’une émission de téléréalité, c’est aussi et surtout la promesse d’un espoir pour tous. Afterlife a en quelque sorte remplacé dans le Système, ailleurs que sur Gehenna et unsaid planet, la foi religieuse.

Ainsi présenté, le worldbuilding du roman de Roger Levy pourrait sembler ambitieux et efficace. Toutefois, on ne saura rien de l’organisation politique et économique du Système. Tout au plus sait on qu’il existe des taxes, dont une pour Afterlife. Cela ne serait pas nécessaire dans le cadre d’un simple roman de SF policière, dont, pour un temps, The Rig a les apparences, mais comme l’histoire va impliquer des complots à l’échelle de tout le Système et sur des dizaines d’années, ce manque va devenir un vide compromettant la solidité et la crédibilité de la construction. De la même manière, la question religieuse, qui a une importance primordiale dans l’histoire, est extrêmement simplifiée. N’existe t’il plus qu’une seule religion  ? Où sont passées les autres lors des complexes négociations terrestres pour l’attribution des planètes ?

Le récit.

Le roman débute sur une tuerie au nom de la croyance religieuse, sur Gehenna, dont le jeune Alef est le témoin. Suite à ce prologue, le roman se construit sur la base de deux arcs narratifs distincts, qui mettront longtemps, 480 pages sur 600, à se rejoindre. La révélation faite est d’ailleurs l’un des points forts du livre.

Le premier arc raconte, le temps d’une vie et au-delà, la relation d’amitié entre Alef et Pellonhorc. C’est un conte cruel, fait de violence, de meurtre, de trahison et de confiance entre les deux amis. Les vies de ces deux personnages seront intimement liées jusqu’au dénouement du récit. Elles vont prendre des proportions qui vont altérer tout le Système. La relation de dépendance entre les deux garçons devenus jeunes hommes est bien exploitée, mais souffre de nombreux clichés. Sans employer le terme, Robert Levy peint le personnage d’Alef comme un autiste génial, en faisant appel à tous les clichés entretenus depuis le film Rainman sur l’autisme : incapable d’empathie, petit, faible physiquement, sachant à peine s’exprimer avec autrui mais obsédé par les nombres et capable de faire des prévisions statistiques complexes plus rapidement qu’un ordinateur. De la même manière, Pellonhorc est le méchant psychopathe de l’histoire et aucun cliché n’est là non plus épargné : mal aimé par son père, cruel avec les animaux dans son enfance, et aussi intelligent que brutal, calculateur froid.

Le second arc se déroule sur la planète Bleak, où soufflent des vents tels que les villes s’abritent derrière des boucliers, et dont les océans déchaînés sont le lieu de dépôts des corps en stase choisis par Afterlife. (Pourquoi là, dans ces conditions extrêmes ? L’auteur avance l’idée que cela permet de disposer d’une source d’énergie infinie nonobstant les difficultés pratiques qui rendent ce projet irréaliste.) Habituellement paisible, la ville de Lookout va être le théâtre d’une série de crimes particulièrement violents. Cet arc se présente comme une enquête mêlant trois personnages, Bale le policier, Tallen le seul survivant d’une tuerie de masse, et Razzer dont l’occupation professionnelle est d’écrire sur la vie des vivants pour un réseau compagnon d’Afterlife (qui lui ne s’intéresse qu’à la vie des morts). Cet arc va être riche en développements, retournements de situation et scènes d’action. Mais là encore les clichés s’accumulent. Bale est le flic alcoolique, évidemment, de service. Razzer, inévitablement, couche avec tous les hommes qu’elle interroge. Les autres femmes du livre se résument d’ailleurs à coucher pour exister, et réciproquement. J’exagère, il y a tout de même un personnage féminin qui fait un instant figure d’héroïne un peu solide. Elle ne couche pas, mais aurait bien voulu. Son cas, toutefois, est vite réglé.

Le scénario.

Le récit accumule du point de vue scénaristique aussi de nombreux défauts. Prenons par exemple le cas des scènes d’action. C’est un désastre. Robert Levy est capable du meilleur comme du pire et d’alterner une scène flamboyante avec une scène tellement mal menée qu’elle en devient ridicule, et donc évidemment pas crédible pour un sou. Les chorégraphies, enchaînant mouvements et postures impossibles, échappant aux lois élémentaires de la physique, sont clairement pour moi un des points faibles du livre. Certaines scènes m’ont laissé coi, comme celle d’un combat mêlant arme de poing et mains nues, façon John Woo mais en moins drôle, entre trois personnages…en chute libre. Ou encore celle dans laquelle un personnage tranche la gorge d’un autre, et pendant que le corps chute, le sang gicle en décrivant un arc que le tueur suit pour boire le sang. Va falloir m’expliquer avec démonstration à l’appui.

Le comportement de certains personnages ne fait non plus aucun sens. Je pense notamment aux deux chefs de la mafia Ligate et Drame, personnages hautement paranoïaques, entourés d’une armée personnelle, d’espions, de conseillers. Comment se retrouvent-ils, dans une scène centrale du livre, dans une maison isolée, face à face et seuls (ou presque) ? La scène de la maison est la pire du roman. Un non sens total. On peut ajouter à cela des erreurs factuelles, des problèmes de raccords entre scènes, comme des objets ou des personnes qui disparaissent et réapparaissent.

Un autre point faible, encore, est l’utilisation récurrente qui est faite de ressorts dramatiques peu crédibles à force de répétition. Combien de fois dans ce roman un personnage a une information cruciale à livrer lors d’une discussion, et ne le livre pas, ne sait trop pourquoi, s’en veut de ne pas l’avoir livrée, et assiste idiotement aux conséquences ? Si cela peut être crédible dans la cas d’Alef, cela devient gênant dans le cas de Razzer.

Enfin, le final. The Rig est un roman long, plus de 600 pages qui, dans sa majeure partie, est lent à dérouler son histoire. Il faut attendre la page 480 pour que la grande révélation tombe et que l’on comprenne de quoi il s’agit véritablement, et comment les deux arcs narratifs sont liés. Pourquoi pas ? Mais je noterais qu’il y a tout de même beaucoup de choses qui sont très prévisibles. Puis, en fin de livre, arrive une scène, dans laquelle tout est dévoilé, d’un coup d’un seul, en mode narrateur omniscient. J’appelle ça du deus ex machina cognitif. Dans un roman, c’est le mal absolu. Cette fin expéditive est totalement déséquilibrée par rapport au reste du livre. C’est un gâchis assez incompréhensible quand on réalise que Robert Levy tenait là tout de même une très bonne idée.

Les thématiques et l’écrit.

Ne soyons pas revêche, il y a aussi des brillances dans ce roman. Tout d’abord dans l’écriture de Robert Levy. Il fait des inventions de langages dans The Rig qui sont bien trouvées. On se doute que dans un avenir lointain, la langue aura évoluée. C’est la façon dont Levy la fait évoluer qui est bien vue, faisant le choix d’un appauvrissement du vocabulaire, comme cela s’est fait entre l’anglais et l’américain, accompagnée de l’apparition de nouveaux sens. Ma trouvaille préférée est computer qui devient puter qui devient putery. Ou encore dollar qui devient dolor. Ce n’est pas  gratuit, cela a son importance dans les thématiques développées dans le livre.

On en vient à la question des thématiques sous jacentes. La principale est l’aliénation de l’individu. Dans The Rig Robert Levy explore toutes les formes d’aliénation de l’individu (au sens social du terme) : la religion, le travail, la maladie, la violence, les réseaux sociaux, mais aussi plus subtilement la manipulation, l’amitié, l’amour et la mort. C’est là pour moi la (seule) grande réussite du roman.

En conclusion, The Rig est un roman qui aurait pu être un grand roman mais qui, dans sa forme,  est mal fichu. Les faiblesses dont il souffre à mon avis gâchent l’idée intéressante autour de laquelle il est construit, et ce malgré des thématiques intelligemment abordées et certaines qualités d’écriture de l’auteur.

Sachez  toutefois que d’autres blogueurs français, et pas des moindres, ont beaucoup aimé ce roman : Gromovar sur Quoi de Neuf sur ma pile et Blackwolf sur Blog-O-Livre. Lianne, sur De livres en livres a elle aussi un avis mitigé.


Sur Amazon.fr : The Rig


Livre : The Rig
Auteur : Roger Levy
Publication : 8 Mai 2018 chez Titan Books
Langue : Anglais
Nombre de pages : 624
Format : papier et ebook



Catégories :Romans

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11 réponses

  1. Je me félicite de m’être tenu éloigné de ce roman, une fois de plus mon instinct ne m’a pas trompé. Vu ce que tu décris, j’aurais détesté. Merci pour cette critique salutaire !

    Aimé par 1 personne

  2. Je lui ai aussi trouvé de nombreux défauts (même si je n’avais pas forcément repéré les mêmes, l’absurdité des scènes d’actions m’étais totalement passé par dessus la tête tellement je les lisais rapidement et sans y prendre garde xD, je n’essayais même pas d’y trouver une logique en fait)
    Le gros souci pour moi a été le coté poussif des 480 premières pages, j’ai vraiment eu beaucoup de mal à m’y mettre, à me motiver à l’avancer. Au début je lisais 15 pages par jour, chose que je ne fais jamais en fait normalement xD) …
    Du coup au bout d’un moment j’ai décidé d’accélérer le rythme, de passer rapidement histoire d’en finir avec la partie relou et c’est la que j’ai du louper le problèmes de logique de la physique xD

    J’avais deviné le lien entre les deux histoire depuis longtemps au moment ou on en a eu la preuve, mais j’ai quand même eu quelques surprises sur la fin.

    Bref, assez mitigé au final même si il y avait de bonnes idées.

    Aimé par 1 personne

  3. Un article salutaire : tu préserves mon temps et mon énergie. Et mon argent, aussi.

    Aimé par 1 personne

  4. Pour ma part je n’ai pas ressenti les points que tu soulèves, même la fin m’a paru très bien amené. Certes oui il y a des points qui sont très prévisibles, mais il y en a d’autres qui m’ont vraiment bluffé. Le côté lent m’a aussi d’une certaine façon happé, je ne lâchais plus le livre sans le trouver poussif.

    Maintenant je comprends parfaitement en lisant ton explication qu’on puisse les considérer comme des défauts. Comme quoi d’un lecteur à l’autre. Pour ma part ce livre reste une excellente lecture, voir pour le moment une de mes meilleures de l’année.

    Aimé par 1 personne

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