
Le recueil de nouvelles Au-delà du Gouffre, publié chez Le Bélial en 2016, rassemble seize textes écrits par Peter Watts entre 1990 et 2014, organisés non de manière chronologique mais en ensembles thématiques. Porte-étendard reconnu de la hard-SF, l’auteur canadien démontre ici que ce sous-genre n’est nullement réservé aux lecteurs dotés d’un solide bagage scientifique mais qu’il est tout à fait possible d’écrire une SF exigeante, puissante et évocatrice sans recourir à un jargon technique ni à des concepts mathématiques opaques. Le recueil témoigne surtout du talent de Peter Watts pour installer en quelques lignes des atmosphères denses, oppressantes et mémorables. Si l’ensemble n’est pas homogène – on trouvera des textes moins marquants – il n’en demeure pas moins un excellent volume de la collection Quarante-Deux.
Partie I : Les Choses (2010), Le Malak (2010), L’Ambassadeur (2002), Nimbus (1994), Le Second Avènement de Jasmine Fitzgerald (1998).
Cette première section pourrait être qualifiée de « points du vue divergents ». Watts y renverse les perspectives habituelles, qu’il s’agisse de prendre le parti d’un narrateur inattendu ou de défier nos présupposés.
La remarquable nouvelle Les Choses revisite le film The Thing de John Carpenter (1882), lui-même inspiré de La Chose de John W. Campbell (1938) , en adoptant le point de vue de la créature extraterrestre. Le résultat, à la fois dérangeant et fascinant, constitue l’un des sommets du recueil. Le Malak, qui repose sur un procédé similaire, est tout aussi réussi. Nimbus, à l’opposé, se révèle plus faible, ce que Peter Watts lui-même reconnait dans la postface.
Partie II : L’île (2009), Eclat (2014), Géantes (2014).
Nous plongeons ici dans la veine Space Opera du recueil, où le sense of wonder cher à la science-fiction s’exprime pleinement. Les trois textes appartiennent au cycle Sunflower, aux côtés du roman Eriophora, mais peuvent se lire indépendamment. L’île, en particulier, est une nouvelle brillante, à l’atmosphère très travaillée et prenante, la plus réussie du recueil de mon point de vue.
Partie III : Un mot pour les païens (2004), Chair faite Parole (1994), Les Yeux de Dieu (2008), Hillcrest contre Velikovski (2008), Éphémère (2005).
Cette section réunit les textes où Watts s’attaque frontalement aux croyances et à la religion. Malgré quelques piques bien senties, ce ne sont pas les nouvelles les plus fortes du recueil. L’auteur se dit même embarrassé que Chair faite Parole y figure, la jugeant lui-même mal écrite. Hillcrest contre Velikovski est à mon sens le texte le plus convaincant de cette partie, même s’il pèche par une conclusion un peu trop optimiste.
Partie IV : le Colonel (2014).
Cette nouvelle, préquelle au roman Echopraxie, met en scène l’affrontement entre deux lignes d’évolution humaine : d’un côté les bicaméraux, individualisés, et l’autre, les entités ruches où la pensée collective efface l’individu. La nouvelle est brillante. Encore une des grandes réussites du recueil.
Partie V : Une Niche (1990), La Maison (1999).
Ces deux nouvelles s’intègrent dans l’univers de la trilogie Rifter, Une Niche servant de base au roman Starfish. On y retrouve, avec une maîtrise déjà affirmée, le talent de Watts pour bâtir des ambiances étouffantes, parfois franchement inquiétantes. Une Niche compte indéniablement parmi les meilleurs textes du recueil.
Pour conclure, il faut lire l’excellente postface dans laquelle Peter Watts se défend que ses écrits soient sombres, dystopiques, ou déprimants, rappelant que la réalité lui semble bien plus inquiétante encore.
Pour ma part, ce recueil m’a profondément marqué, tant par la qualité que par la richesse de l’imaginaire et la vision du monde de l’auteur – vision avec laquelle je me suis découvert de nombreux points communs.
PS: Le recueil est réédité le 20 novembre 2025 sous un couverture de Dofresh.

Voir les avis de l’Albédo, de Lecture 42, du journal d’un curieux.
- Livre : Au-delà du gouffre
- Auteur : Peter Watts
- Publication : 2016 (LE BELIAL)
- Langue : Français (traduction de Gilles Goullet, Pierre-Paul Durastanti, Roland C. Wagner)
- Illustration de couverture : Manchu
- Nombre de pages : 480
- Format: broché et numérique
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