
Après la série des Maitres enlumineurs débutée en 2021, puis celle des Cités divines en 2024, Robert Jackson Bennett revient chez Albin Michel Imaginaire avec une nouvelle trilogie ( ?) de fantasy, À l’ombre du léviathan. Le premier tome, Une larme de poison, est paru le 2 septembre. Si vous avez déjà parcouru les pages de ce blog, vous le savez : je ne suis pas — ou plus — un grand lecteur de fantasy. Mais il m’arrive de me laisser séduire par les propositions de certains auteurs ou éditeurs, à condition de savoir qu’ils ne vont pas m’assommer avec une énième quête initiatique, l’épée magique au clair, au milieu des elfes et des gobelins. Le principal pourvoyeur du genre dans ma bibliothèque reste Albin Michel Imaginaire et, au sein de cette collection, Robert Jackson Bennett occupe désormais une belle place sur mes rayonnages.
Il faut dire que l’auteur américain aime brouiller les frontières entre les genres et s’amuse à transposer dans des univers de fantasy des concepts — ou des novums — habituellement associés à la science-fiction. Dans la série des Maîtres enlumineurs, le système de magie constituait ainsi une allégorie de la programmation informatique et de l’intelligence artificielle. Les Cités divines, quant à elles, décrivaient le basculement d’un monde dans l’ère industrielle et les bouleversements provoqués par l’émergence de nouvelles technologies.
C’est à nouveau cette démarche qu’il adopte dans Une larme de poison, dont l’inspiration puise cette fois dans le biopunk. Les corps y sont biologiquement altérés — augmentés — afin de décupler leurs capacités physiques ou intellectuelles et de les adapter aux exigences de la fonction qu’ils occupent. Dans l’univers d’inspiration médiévale qui sert de cadre au récit, ces manipulations pourraient, de prime abord, passer pour de la « magie ». Il n’en est pourtant rien et le mot n’apparaît jamais dans le roman. Il s’agit bien d’une science, même si ses mécanismes demeurent pour l’essentiel mystérieux. La troisième loi de Clarke — « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » — projette ici son ombre.
Cette nouvelle série se distingue toutefois par la structure même du récit. Si les deux précédentes reprenaient largement les codes de la fantasy, Une larme de poison est un roman policier qui s’inscrit dans les pas d’Arthur Conan Doyle. La mort particulièrement effroyable d’un personnage haut placé de l’empire de Khanum, el commandant Blas du corps des ingénieurs, déclenche une enquête menée par l’inspectrice expérimentée Ana Dolabra et son nouvel assistant, le tout jeune Dinios Kol.
Inévitablement, ce couple évoquera au lecteur celui formé par Sherlock Holmes et le docteur Watson, à commencer par une relation fondée sur le contraste entre un enquêteur hors norme et son indispensable observateur. Tous deux se partageant certains traits qui caractérisent leurs illustres prédécesseurs. Ana Dolabra est une personnage pour le moins excentrique, au langage fleuri, doté d’une puissance de déduction phénoménale et d’une capacité à mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui ne l’est pas moins. Elle ne sort quasiment jamais de chez elle et se couvre les yeux d’un bandeau pour limiter au maximum les stimulations extérieures, préférant résoudre les énigmes à partir des éléments que lui rapporte Dim, son assistant. Ce dernier est un graveur, dont l’esprit a été altéré de manière à devenir hypermnésique : il enregistre fidèlement tout ce qu’il voit et entend, avec un particularité que le lecteur découvrira au cours du récit. Quant à Ana Dolabra, elle est bien plus qu’elle prétend être… mais nous garderons cela pour les tomes à venir.
De l’empire lui-même, nous ne savons finalement que peu de choses. Il est divisé en anneaux, géographiques autant que politiques, séparés par des murs. (Fantasy oblige, il y a bien sûr une carte en début d’ouvrage.) Dans le premier anneau se trouve le centre du pouvoir, le sanctum impérial. Le quatrième cercle, le plus éloigné, est celui dans lequel se déroule l’intégralité du récit. Donnant sur la mer orientale, il est protégé par des digues contre les intrusions régulières de monstres venus des profondeurs océaniques : les léviathans. Ces créatures titanesques gagnent la côte durant la saison des pluies, semant destruction et mort sur leur passage. La survie même de l’empire dépend donc de ces digues, de leur entretien et de la légion chargée de les garder. C’est l’un des points cruciaux de l’histoire.
Politiquement, l’empire est marqué par une hiérarchie absolue et des classes sociales strictement définies, au sommet desquelles trône une caste de grands et riches propriétaires qui semblent tirer de nombreuses ficelles et jouir d’une impunité à la mesure de leur fortune. La corruption semble ainsi avoir largement gagné le cœur de l’empire.
Si, à ce stade, nous n’en savons guère plus sur son fonctionnement, gageons que les tomes suivants nous emmèneront au plus près du pouvoir, vers les cercles intérieurs.
Que retenir de la lecture de ce premier tome ? Qu’il est fort bon ! J’ai particulièrement apprécié la forme du polar. Le roman suit un rythme qui ne faiblit jamais et se lit avec une certaine avidité. On suit l’enquête, attentif aux détails, en devinant que chacun d’entre eux reviendra jouer son rôle au moment opportun, au gré des élucidations successives.
Les deux personnages principaux sont aussi intrigants qu’attachants, et l’auteur n’est pas avare de révélations à leur sujet. Une larme de poison constitue donc une excellente entrée en matière. L’intrigue se suffit d’ailleurs à elle-même, et l’on pourrait refermer le livre sans éprouver le besoin immédiat de connaître la suite. Si ce n’est que les mystères qui continuent de planer autour d’Ana Dolabra et de Dinios Kol donnent furieusement envie de les retrouver. J’attends les prochains tomes — avec impatience.
Ailleurs sur les blogs : Gromovar (lu en VO), Elbakin, Tachan, Le Nocher des livres,
- Titre : Une larme de poison (The Tainted Cup, 2024)
- Série : À l’ombre du léviathan, tome 1
- Auteur : Robert Jackson Bennett
- Traduction : Laurent Philibert Caillat
- Publication : 2 septembre 2026, Albin Michel Imaginaire
- Illustration : Didier Graffet
- Nombre de pages : 504
- Format : broché (24,90 €) et numérique (12,99 €)
Je pourrais me laisser tenter… tu le vends bien.
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