
« Très Bien. Il est mort. Allez, parlez-lui. » C’est sur ces mots que s’ouvrait L’Enigme de l’univers (1995) de Greg Egan. L’auteur australien imaginait une technique permettant de ressusciter partiellement et temporairement les victimes d’un crime afin de recueillir leurs derniers souvenirs. L’inspectrice Mielikki Neith recourait à un procédé similaire pour élucider la mort accidentelle d’une femme aux multiples secrets dans le roman Gnomon (2017) de Nick Harkaway. Chez Ray Nayler, c’est l’agente Sylvia Aldstatt qui menait l’enquête de la même façon dans The Désintégration Loops (Asimov 2021, Protectorats 2024). On pourrait aussi évoquer Summerland de Hannu Rajaniemi. Faire parler les morts pour leur soutirer leurs derniers souvenirs n’est plus réservé aux médiums et aux tables tournantes des salons mondains du XIXe siècle, c’est devenu un motif à part entière en science-fiction.
C’est l’idée que reprend Arula Ratnakar, étudiante en neuroscience à l’université de Boston, dans Submergée. Initialement publiée dans la magazine américain Clarkesworld en mars 2021, la novella a été traduite par Jean-Daniel Brèque et publiée chez Argyll dans la collection RéciFs en février 2026.
Le futur que nous décrit l’autrice n’a rien de réjouissant. Le réchauffement climatique s’accompagne de l’apparition de nouvelles épidémies. Face à ces menaces, la recherche médicale se tourne vers la nature, qui elle aussi s’adapte tant bien que mal, dans l’espoir de découvrir de nouvelles molécules et de nouveaux traitements. Noor est biologiste marine et travaille sur une espèce récemment découverte d’éponge et qui montre des caractéristiques prometteuses.
Mais Noor meurt.
Nithya va enquêter sur cette disparition, au moyen d’une technologie permettant d’interroger les souvenirs récents de la défunte. Brièvement, le procédé repose sur des stimuli lumineux destinés à exciter les neurones, en exploitant l’architecture du cerveau, pour que l’enquêtrice puise revivre les souvenirs de Noor. Mais accéder aux pensées et émotions d’une personne sans aucun filtre ne se fait pas sans risque. La frontière entre les deux consciences peut se brouiller, au risque d’une confusion des personnalités.
Dit ainsi le concept est prometteur. Pourtant, à mon sens, Arula Ratnakar rate la marque et propose un texte trop déséquilibré, tant dans sa forme que dans ses thématiques, pour emporter véritablement le lecteur. La novella comporte en effet de très nombreuses pages chargées d’explications biologiques mobilisant un vocabulaire spécialisé – qui a dû donner du fil à retordre (de la protéine à dénouer ?) au traducteur. La science et ses termes parfois obscurs occupent souvent une place importante dans les textes dits de hard-SF ; mais chez des auteurs peut enclins aux concessions comme Greg Egan, ces développements arides servent le propos et sont au cœur de l’intrigue. Dans Submergée, au contraire, cet habillage semble surtout tenir lieu de caution scientifique à une histoire qui aurait pu s’en passer : ces longues digressions n’apportent rien de décisif, ou de novateur, à l’histoire. Plutôt que vers une exploration scientifique ou technique, Submergée glisse vers une romance, revécue par Nithya à travers les souvenirs de Noor. Or le développement des personnages reste assez sommaire, et une certaine naïveté de ton contraste avec la rigidité académique des passages consacrés à la biologie. Malgré un concept de départ stimulant, Submergée apparait ainsi maladroite dans sa construction et échoue, au final, à convaincre sur le plan purement romanesque. Il y avait pourtant matière à développer un récit fort intéressant, et de nombreuses thématiques à explorer qui ne sont ici qu’effleurées.
Ailleurs sur le web : le Nocher des livres, Les lectures du Maki,
- Titre : Submergée
- Autrice : Arula Ratnakar
- Traduction : Jean-Daniel Brèque
- Publication : 6 février 2026, Argyll, coll. RéciFs
- Nombre de pages : 95
- Format : poche (9,90 €) et numérique (4,99 €)
Quand je lis ta critique comme celle du Nocher des Livres, je vous rejoins… mais cela ne m’a aucunement dérangé et j’ai eu un immense plaisir à lire ce texte.
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