The Essence – Dave Hutchinson

Dave Hutchinson est un de ces auteurs anglais qui, malgré un talent indéniable, passent largement sous le radar en dehors du cercle des amateurs de SF britannique. Au fil des années, je lui ai consacré plusieurs chroniques sur ce blog : Acadie, Nomads, Sleeps with Angels, et The Return of the Incredible Exploding Man, en exprimant à chaque fois un certain enthousiasme pour ces lectures. À ma connaissance, seule la novella Acadie a été traduite en français et publiée en 2019 dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’.

Ces différents textes ont en commun une structure, une mécanique. Une longue mise en place, dans laquelle rien n’a l’air extraordinaire, est suivie de la réalisation que quelque chose cloche, jusqu’à ce qu’un basculement vienne tout remettre en cause. Dans Acadie, c’est un space opera tranquille qui se retourne sur lui-même aux deux tiers. Dans Nomads, les twists s’emboîtent pour faire dérailler le récit dans des directions insoupçonnées. Lorsqu’on lit un texte de Dave Hutchinson, on sait qu’un twist monumental va arriver, à un moment ou un autre, pour remettre en cause tout ce qu’on a lu jusque-là. L’histoire n’est jamais celle qu’on pensait. On retrouve dans The Essence, le dernier roman en date de l’auteur, la même mécanique. Ici, il faut attendre les toutes dernières pages pour que le tapis se dérobe sous nos pieds. À la manière du film Usual Suspects.

Le roman débute dans les couloirs feutrés et impersonnels d’un centre de convalescence pour fonctionnaires du renseignement britannique, où Michael Brookes tente de recoller les fragments de sa mémoire après un effondrement professionnel et personnel. Michael Brookes est économiste. Il travaille pour un modeste service du MI6 rattaché au Trésor — ce qui lui vaut une existence placée sous le sceau du secret d’état. À sa sortie, il souhaite reprendre du service. Envoyé aux Pays-Bas pour une mission dont la banalité convient à son état incertain, il échappe de peu à un enlèvement. C’est le début d’une longue série d’ennuis. Car voilà que des gens très sérieux, et d’autres beaucoup moins, sont convaincus que Michael sait quelque chose sur ce qu’ils appellent l’Essence — un phénomène paranormal, une fissure dans le réel, une anomalie qui se manifeste de façon aléatoire et souvent désastreuse. Ces adeptes, que Hutchinson appelle avec ironie les essenceheads, travaillent depuis des générations à tenter de comprendre la nature de L’Essence, croisant les informations partielles, les vidéos granuleuses et tremblantes où ils croient reconnaître les manifestations de leur obsession. Le problème, c’est que Michael ne sait rien, et ne croit pas un mot à leurs histoires. Le roman emmène son protagoniste des Pays-Bas à la Pologne, à travers un réseau de petites cabales, de luttes d’influence au sein des différents groupes de différents pays, et de vieilles affaires non résolues.

Michael Brookes est un héros dont la particularité est d’être perpétuellement décalé, engagé dans une histoire dont il ne possède jamais les clés. Son humour pince-sans-rire, sa bonne volonté sincère face aux événements qui lui échappent, sa façon d’encaisser les coups avec une dignité de plus en plus mise à mal. Hutchinson construit un protagoniste vulnérable et attachant au ton résolument british. Hutchinson écrit très bien. Je l’ai souligné dans chacune de mes chroniques. Il sait rendre palpitant ce qui en apparence n’a rien d’exceptionnel, et retourner la table pour provoquer le vertige.

The Essence est aussi une satire —jamais trop appuyée — du milieu des complotistes, et des obsessionnels de tout genre. La scène centrale où tous les essenceheads du monde entier se réunissent ressemble à une parodie de convention, où se retrouveraient tous les esprits les plus gentiment timbrés.

Et arrive un final qui marquera les lecteurs. Hutchinson a l’habitude de finir ailleurs. Ici, les vingt dernières pages amènent une révélation qui vient réécrire rétrospectivement l’ensemble du roman — pas en le contredisant, mais en lui donnant un sens radicalement différent. Un sens que l’on n’avait pas vu venir, et qui pourtant, une fois révélé, semble avoir été là depuis la première page. C’est précisément le genre de tour de passe-passe dont Hutchinson a le secret. Gageons qu’elle ne plaira pas à tout le monde.

The Essence est un roman qu’on ouvre en se demandant ce qu’il se passe, qu’on dévore en se demandant ce qu’il va se passer, et qu’on referme en se demandant ce qu’il s’est passé. Hutchinson ne cherche pas à tout expliquer. Une grande partie de ce qui constitue l’Essence demeure délibérément dans l’ombre. Certains lecteurs, amateurs de résolutions claires, pourraient y trouver à redire. Pour ma part, j’ai refermé le livre avec large sourire, comblé par les dernières lignes.


  • Titre : The Essence
  • Auteur : Dave Hutchinson
  • Langue : anglais
  • Publication : 9 décembre 2025, Newcon Press
  • Nombre de pages : 278
  • Format : broché (18,83 €) et numérique (4,95 €)

3 réflexions sur “The Essence – Dave Hutchinson

  1. « Regardez, cet auteur n’est quasiment jamais traduit. Pourtant regardez, il a écrit un nouvel excellent roman qui me fait même faire une référence à un chef-d’oeuvre cinématographique. »

    C’est moche ce que tu fais, c’est très moche.

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