
La science-fiction ne se réduit pas à un simple genre qui permet l’évasion en projetant des futurs lointains et des mondes étranges, elle fonctionne aussi comme miroir critique de notre présent, offrant un changement de perspective pour porter un nouveau regard sur nous-mêmes. En extrapolant les évolutions scientifiques, technologiques ou sociales déjà en cours, elle interroge les conséquences du progrès. On pourra citer l’intelligence artificielle, le réchauffement climatique, les bio et nanotechnologies, entre autres. Par ailleurs, en déplaçant le récit dans un cadre imaginaire, la science-fiction autorise le pas de côté, la distance critique pour analyser nos structures politiques et sociales. L’extraterrestre ou le robot, ou l’IA, sont souvent des figures de l’altérité qui nous confrontent à la différence. En ce sens, la science-fiction est un laboratoire dans lequel notre monde est étudié, mis à nu à travers des expériences de pensée, interrogeant nos choix collectifs et individuels, et dessinant à l’envi des modèles de sociétés alternatives et utopiques, ou au contraire dressant le tableau cauchemardesque et dystopique de nos trajectoires actuelles.
Véritable outils pour penser le monde, la science-fiction devient objet d’étude elle-même sous le regard de chercheurs et essayistes venant aussi bien des sciences humaines que des sciences naturelles. Vous connaissez bien sûr la collection Parallaxe, créé par l’astrophysicien Roland Lehoucq et publiée par les éditions Le Bélial’, qui interroge sur les liens entre science et science-fiction.
Dans cet article je vous propose trois essais parus cette année, dont les maîtres d’œuvre sont trois scientifiques dont nous avions fait la connaissance grâce à ladite collection:
- Frédéric Landragin, spécialiste en linguistique et traitement automatique des langues, auteur des essais Dune, Exploration scientifique et culturelle d’une planète univers (collectif), Comment parler à un alien, Comment parle un robot, et Aimer un robot avec Blade Runner ;
- Jean-Sébastien Steyer, paléontologue et auteur de Dune, Exploration scientifique et culturelle d’une planète univers (collectif), La Vie alien (collectif), La Science fait son cinéma – final cut (avec Roland Lehoucq), Jurassic Park et les sciences (avec Nicolas Allard) ;
- Alain Musset, géographe et auteur de Station Metropolis direction Coruscant.
Héritage de Blade Runner : Analyse pluridisciplinaire d’une œuvre culte – collectif

Le premier est un ouvrage collectif dirigé par Frédéric Landragin et Christopher Lee Robinson, et regroupant les contributions de 11 spécialistes (dont Jean-Sébastien Steyer et Alain Musset). L’essai propose une analyse pluridisciplinaire du film Blade Runner suivant un plan en trois parties.
La première s’intéresse aux thèmes dickiens présents dans l’œuvre et rappelle ses origines dans la nouvelle Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick (1966). C’est pour les auteurs l’occasion de poser un regard actuel sur les thématiques chères à l’auteur américain : les extinctions, les androïdes, l’empathie, l’intelligence et les émotions, et de les replacer dans le contexte des connaissances du XXIe siècle.
La seconde partie d’intéresse aux apports de Ridley Scott, rappelant que le film est très différent de la nouvelle dont il s’inspire, avec tout d’abord une analyse de l’esthétique du film, sous l’angle de l’hybridation des genres ; puis la représentation de la Los Angeles du futur, personnage à part entière du film ; et enfin la notion de biopouvoir, qui s’impose sur la société décrite dans le film.
La troisième partie se penche sur les suites et les héritages de Blade Runner. Notons que le tout dernier chapitre est entièrement consacré à l’œuvre de Rosa Montero !
Le livre ne fait que 192 pages, mais il est très dense et riche en information. C’est une lecture qui passionnera tous les amateurs de ce chef d’œuvre de la SF.
Héritage de Blade Runner: Analyse pluridisciplinaire d’une œuvre culte. Frédéric Landragin et Christopher Lee Robinson. Editions de l’école Polytechnique. 3 juillet 2025. 192 pages. 12,90 €
Chères Babylones, Villes rêvées de l’apocalypse – Alain Musset

Et si l’apocalypse n’était plus le fait d’une météorite ou d’une pandémie, comme cela a pu s’observer par le passé, mais de l’humanité elle-même ? Une humanité qui pille et saccage la planète sans souci des conséquences écologiques et sociales. Nos mégalopoles, véritables Babylones modernes, concentrent déjà tous les excès de nos sociétés et de nos systèmes économiques destructeurs, ne portent-elles pas déjà en elles les germes de leur propre chute ?
C’est à cette thèse qu’Alain Musset consacre un essai dense, où il retrace l’histoire des représentations apocalyptiques, des mythes anciens à l’apocalypse nucléaire ou environnemental, jusqu’à la pop culture. Il montre comment la ville, à la fois lieu et catalyseur, occupe toujours une place entrale dans ces visions de fin du monde. Enfin, il s’interroge sur l’après apocalypse et sa signification pour l’humanité.
C’est un essai que j’ai trouvé aussi brillant que terrifiant ! Je ne résiste à l’envie de reproduire ici le titre de sa conclusion tant il frappe juste : Après le Capitalocène… j’irai pleurer sur Babylone.
L’ouvrage se clôt sur une vaste bibliographie qui recense aussi bien les romans et nouvelles que les bandes dessinées, films, jeux vidéos, et essais consacrés au sujet.
Chères Babylones. Alain Musset. Sérendip’ éditions. 20 février 2025. 240 pages. 25 €
Les Insectes du futur, Petite entomologie post-effondrement – Lucas Etienne et Jean-Sébastien Steyer

Pour rester sur le thème de l’apocalypse, mais dans une tonalité bien moins sombre que le précédent essai, on retrouve Jean-Sébastien Steyer accompagné de Lucas Etienne, écologue à l’INRAE et dessinateur. Ensemble, ils signent un ouvrage hybride, à la fois récit de science-fiction, livre de vulgarisation scientifique, et bestiaire richement illustré.
Nous sommes en France en 2499 , et la troisième guerre mondiale a ravagé l’Europe telle que nous la connaissons. Deux scientifiques ayant survécu parcourent la France et découvrent une biodiversité d’une grande richesse malgré l’apocalypse. C’est cette faune étonnante que Les Insectes du futur décrit et met en images, offrant aux lecteurs une vision de l’apocalypse… pas si mal que ça en fait.
Les Insectes du futur. Lucas Etienne et Jean-Sébastien Steyer. Belin. 10 septembre 2025. 160 pages. 23 €.