
Un virus, une épidémie mondiale surprend les autorités qui décident du confinement de la population, pendant plusieurs semaines, parfois des mois. Effet secondaire inattendu, la population redécouvre le plaisir de faire du pain chez soi. Plus tard, lorsque l’économie s’effondre avec le climat, provocant la fin de l’Ancien Monde et l’émergence d’un nouveau, post-apérolyptique. La reconstruction s’est faite suivant différents régimes : les panivores, les pastavores, soupeux… Bienvenue à Foodistan ! Au commencement était la levure.
Foodistan est le nouveau roman de Ketty Steward, paru ces jours-ci dans la toute nouvelle collection de novella RéciFs des éditions Argyll qui rejoignent ainsi la liste des maisons d’édition se dotant d’une collection dédiée aux textes courts. Comme je le disais dans ma chronique sur Tempus Fugit — riche nouvelle de science-fiction sur le thème du temps — Ketty Steward est à la fois écrivaine et poétesse, ce qui l’amène à explorer le langage, à triturer le sens des mots pour leur faire raconter des choses, dans le cadre d’une recherche littéraire quasi anthropologique.
Avec Foodistan, l’autrice convoque un double héritage littéraire, celui de Raymond Queneau et d’Ursula K. Le Guin, pour aborder de façon critique et poétique notre rapport à la nourriture. Cette relation passe tout d’abord par le langage. Dans le monde postapocalyptique post-apérolyptique du Foodistan, des changements linguistiques se sont imposés dès les années 2040. S’instituant gardienne des savoirs culinaires ancestraux et nouveaux, la France s’est dotée d’une langue gourmande et d’un nouveau nom : le Foodistan. (L’Angleterre est devenue le Jelloland.) La société est devenue la satiété, une utopie dans laquelle on échappe à la faim, et où l’information émulsionne sur les réseaux satiaux. Tout n’y est pas parfait, et les lasagnes sont la métaphore parfaite des inégalités qui subsistent dans la satiété. Ainsi les Reliefs constituent la caste des plus démunis de la satiété, alors que le Gratin… vous voyez.
Comme dans son précédent roman, l’Évangile selon Myriam, Ketty Steward s’intéresse à l’émergence et à la construction des mythes fondateurs, des religions, et les réécrit en y incorporant des éléments historiques comme de la pop culture ou, comme ici, des livres de cuisine. Après la Grande Faim, qui marque la disparition de l’Ancien Monde, chacun s’est reconstruit autour de son régime alimentaire, en se dotant de son récit des origines, faisant culte, et adoptant une culture et des pratiques propres.
Avec l’aide des écrits d’Hector Vugo, historien et satiologue, Ketty Steward porte un regard critique sur notre époque, son rapport délétère à la nourriture, et ses conséquences sociétales, que ce soit en termes de production, de violence inhérente, de rapports sociaux qui s’imposent autour d’une table entre serviteurs et maitre de maison, mais aussi culturellement, avec la vision du corps qui peut en découler. Elle met en miroir ces pratiques avec des nouvelles qui ont émergé à la suite de la Grande Faim. Elle rappelle les quelques scandales qui ont bousculé l’industrie agroalimentaire (à notre époque) et qui amènent à remettre à plat un fonctionnement toxique et destructeur pour repenser les principes de production, allant jusqu’à la disparition d’aliments trop gourmands en ressources. Le récit du futur est fait par l’entremise de Maelle Aromy. Maelle est serrurière, occupation qui lui ouvre les portes de toutes les maisons et lui permet d’étudier les habitudes alimentaires nouvelles de toutes les strates de la satiété pour en tirer un livre, le livre de recettes de Maelle Aromy.
Comme dans Tempus Fugit, et encore L’évangile selon Myriam, Ketty Steward joue des formes littéraires en les mêlant sous forme de vignettes. Ainsi, elle propose, bien sûr, une bonne dizaine de véritables recettes de cuisine, aux noms inspirés des œuvres de Frank Herbert (comme ces « Navigateurs flottant dans leur cuve ou dombrés aux crevettes »), d’Ursula K. Le Guin (Le Gruau salé du travailleur annaresti) ou encore de Brian Aldiss et de Daniel Keyes.
« Certains étaient partis sans bruit, comme empapillotés dans des capes d’insipidité. »
Puis un jour, Maelle recueille Clémentine, échappée d’une ville souterraine, qu’au Foodistant on nomme les celliers des Deuxourcents. Les Deuxpourcents, ce sont les ultrariches qui, au moment de la crise, sont isolés dans leurs propriétés loin du monde qu’ils pensaient perdu, avec leurs habitudes alimentaires, leurs réserves, et leurs serviteurs…
Une nouvelle fois, Ketty Steward excelle dans l’art de triturer les mots pour leur faire recracher du sens et mettre la littérature au service d’un regard critique sur la société, et pointer du doigt un futur raisonné, et peut-être même enviable ? Je vous laisse avec ces mots de l’autrice :
« J’ai souvent pensé aux derniers. Savaient-ils qu’avec eux s’éteignait leur espèce ? Se sont-ils offert un dernier repas du condamné ? Qu’a mangé le dernier panda ? Quelle a été la dernière impression du dernier saumon ? Quel dernier cri a poussé la dernière loutre géante ? De quoi s’est régalé le dernier requin ? […] Nous sommes, pour l’instant, nourris-logés. Pour combien de temps ? »
D’autres avis : Au Pays des Cave Trolls,
- Titre : Foodistan
- Autrice : Ketty Steward
- Publication : 8 novembre 2024, Argyll, coll. RéciFs
- Illustration de couverture : Anouck Faure
- Nombre de pages : 128
- Format : papier (9,90 €) et numérique (5,99 €)
Voilà qui semble extrêmement original. Je ne connaissais pas les autres livres de cette autrice. Encore une belle découverte à laquelle tu nous convies. Personnellement j’ai démarré Anatem et je trouve ça extraordinaire, je pèse mes mots.
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Je te conseille la lecture de la nouvelle Tempus Fugit, qui est en accès libre sur le net (lien dans ma chronique de ce texte). Cela te donnera une bonne idée de l’écriture de cette autrice.
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Original oui !
Le descriptif donne envie de le découvrir (et son angle de vue détonne avec les autres styles).
Noté pour ma liste de livres ☺️ (elle s’allonge…!).
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Brrr, un confinement… mais tu m’intrigues, là, j’ai bien envie de tenter le coup ! Mais, ne me demande pas de faire du pain 😆
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