Une BD : L’appel de Cthulhu – Gou Tanabe

Le 17 septembre est sortie une nouvelle adaptation d’un texte de H.P. Lovecraft par le Gou Tanabe. Après l’adaptation magistrale en deux tomes des Montagnes hallucinées (chroniques ici et ), celle tout aussi magnifique de Dans l’abîme du temps, le mangaka avait sorti La Couleur tombée du ciel. J’avais été déçu par cette dernière, car je n’y retrouvais pas la beauté des paysages ou des décors dont il nous avait gratifié dans les deux premiers. Cette fois-ci, Gou Tanabe s’attaque à L’appel de Cthulhu et se confronte aux limites de la représentation, non pas de l’indicible cher à Lovecraft, mais d’une réalité bien plus sombre concernant l’auteur.

L’appel de Cthulhu est une nouvelle publiée en 1928 dans le magazine Weird Tales et est le premier récit qui fait mention du nom Cthulhu ainsi que de la célèbre incantation « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn ». Il s’agit du texte fondateur du mythe de Cthulhu. Rappelons que Lovecraft lui-même n’a jamais eu l’intention de réunir un corpus de textes cohérents sous cette appellation, mais que celle-ci vient d’Auguste Derleth qui baptisa ainsi le monde fictif peuplé de monstruosités cosmiques, anciennes et puissantes, qui fut inspiré à différents auteurs par l’œuvre de H.P.L. L’appel de Cthulhu est largement considéré comme l’un des grands textes de Lovecraft, et nombreux sont ceux qui ont loué ses qualités, d’August Derleth à plus récemment Michel Houellebecq dans l’ouvrage qu’il a consacré à l’auteur. C’est un récit représentatif de H.P.L dans sa forme, où se mêlent recherches archéologiques, cultes anciens, et révélation d’une effrayante réalité cachée aux yeux des hommes. On retrouve la même structure dans Les Montagnes hallucinés et Dans l’abîme du temps, par exemple. Mais contrairement à ces deux textes eux aussi illustrés par Gou Tanabe, L’appel de Cthulhu a le défaut de laisser s’exprimer le racisme de son auteur. J’y reviendrai.

L’adaptation en manga de Gou Tanabe reprend le composition du texte en trois parties distinctes, et les développe en sept chapitres. Dans L’horreur d’argile, le narrateur du récit découvre une statuette représentant une monstruosité qu’on sait être Cthulhu dans les possessions laissées par son défunt oncle, professeur d‘archéologie. Cela lance l’enquête du narrateur qui va dès lors retracer les recherches de son parent sur le culte de Cthulhu. Dans Le récit de l’inspecteur Legrasse on découvre que le culte de Cthulhu existe toujours. Enfin, dans La folie venue de la mer, après avoir contemplé ses idoles et été témoin du culte qui lui est voué, on rencontre Cthulhu dans sa demeure de R’lyeh. C’est bien sûr là que l’idée de l’adaptation graphique est attrayante car si, souvent, chez Lovecraft on reste dans l’indicible – les horreurs cosmiques sont évoquées mais ne sont pas montrées – dans L’appel de Cthulhu le dieu monstrueux est donné à voir. Un matériau rêvé pour un mangaka, en d’autres termes. Et Gou Tanabe s’en donne à cœur joie. Si on ne retrouve pas la majesté des paysages de Les Montagnes hallucinées, il ne transcrit pas moins la démesure qu’appelle inévitablement Cthulhu que ce soit dans les représentations de R’lyeh ou de son résident. De plus, et c’est là l’intérêt de l’adaptation graphique, il propose une vision très personnelle de la plus connue des monstruosités cosmiques et évite de tomber dans le déjà vu.

Mais…

Mais lorsque le dessinateur français François Baranger pouvait généreusement éluder parce que ses illustrations accompagnaient le texte dans L’Appel de Cthulhu illustré (2017), Gou Tanabe ne dispose pas de l’écrit pour raconter mais se doit de mettre en dessin le texte et tout le texte. Et c’est là que ça coince. Je le disais précédemment, L’appel de Cthulhu est l’un des textes dans lequel Lovecraft montrait son racisme virulent. Moins que dans L’Horreur de Red Hook (1925), mais tout de même. Cela concerne essentiellement deux passages du texte dans lesquels Lovecraft écrit : « Most were seamen, and a sprinkling of negroes and mulattoes, largely West Indians or Brava Portuguese from the Cape Verde Islands » et plus loin « a queer and evil-looking crew of Kanakas and half-castes ». En français et dans la (déplorable) traduction de Claude Gilbert dans la collection Bouquin chez Robert Laffont (désolé d’utiliser celle-ci, mais c’est la seule que j’ai sous la main), cela donne : « La plupart étaient des marins et ce ramassis de nègres et de mulâtres, antillais ou portugais Bravas des îles du Cap-Vert » et « un étrange équipage de Canaques et de métis à l’air mauvais ».

Ces deux phrases sont accolées à deux des trois scènes d’action présentes dans la nouvelle, et celles-ci n’occupent que quelques lignes dans le texte original. Lovecraft n’était pas un écrivain d’action, mais la tentation était certainement grande pour le mangaka d’en tirer de belles planches. La première scène relate l’intervention des policiers de la Nouvelle Orléans lors d’une orgie de cultistes dans les marais au sud de la ville, et la seconde une attaque de pirates en plein océan Pacifique. L’erreur que fait Gou Tanabe est de vouloir étirer ces deux scènes sur une vingtaine de pages chacune. On se retrouve alors avec une quarantaine de pages dans lesquels des policiers et marins blancs massacrent à tour de bras des hommes à la peau sombre, comme autant de vilaines caricatures de sauvages. Ça ne passe pas.

On peut lire les écrits de Lovecraft aujourd’hui, on peut apprécier ses récits, et on peut les illustrer, sans se faire happer par les aspects les plus abjects de l’auteur. Par un mauvais choix de représentation, Gou Tanabe tombe dans ce piège. Les scènes en question ne constituent que de très courts passages dans le texte d’origine et ne méritaient pas autant d’exposition, ou pas de cette façon. Ces pages m’ont laissé un goût suffisamment amer pour me gâcher les autres qualités de cette adaptation.


D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile, Au pays des Cave Trolls,


  • Titre : L’appel de Cthulhu
  • Série : Les chefs-d’oeuvre de Lovecraft
  • Auteur : Gou Tanabe
  • Publication : 17 septembre 2020 chez Ki-oon
  • Langue : français
  • Nombre de pages : 278
  • Format : papier


Catégories :Bandes dessinées

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11 réponses

  1. J’attends de le recevoir pour me faire une opinion.
    On en avait discuté et je m’attendais à ton avis mitigé.
    C’est dommage 😦

    Aimé par 1 personne

  2. Avec la bio récemment sorti de HPL, on peut (comme le dit F. Bon dans ses postfaces) plutôt imaginer que c’est le narrateur qui fait preuve de racisme (dans ce texte) plutôt que l’auteur.
    Oui, il fut raciste et victorieux, jeune. Puis il changea. Comme tout le monde.

    J'aime

  3. Merci pour ton retour ! Eh bien, il faudra que je me fasse mon propre avis un jour mais j’avoue que je suis du genre à me faire gâcher tout un bouquin pour quelques pages mal amenées…

    Aimé par 1 personne

  4. Je me demande dans quelle mesure une adaptation est le reflet de l’œuvre originelle, et comment surtout en planches de dessin, il est possible de rendre une ambiance. Du coup, je m’interroge sur la lecture ou pas de ces mangas.
    Chaque fois que je vois tes retours, cette question me taraude.

    Aimé par 1 personne

  5. la traduction de largely West Indians par antillais me parait erronée , ne devrait elle pas être amérindien , surtout que le racisme de la majorité des américains vis à vis des peuples autochtones est encore plus fort . Cela ne change pas grand chose probablement.

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. L’appel de Cthulhu par Gou Tanabe – Au pays des cave trolls

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