Un classique : La Guerre éternelle (The Forever War) – Joe Haldeman ***

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La couverture de l’édition originale

Ayant ouvert, il y a un mois, une série sur les Classiques de la SF avec Etoiles, garde-à-vous !(Starship Troopers) de Robert A. Heinlein, je me devais de poursuivre avec le roman qui lui est souvent vu comme une réponse :  La Guerre éternelle (The Forever War) de Joe Haldeman. Comme le roman d’Heinlein, The Forever War a reçu prix et distinctions par brouettes pleines. Publié en 1974, il notamment remporté le Nebula en 1975, puis le Hugo et le Locus en 1976. Les trois principaux prix en SF. Pour la petite histoire, lors de la cérémonie de réception du prix Nebula, Robert Heinlein a glissé à Joe Haldeman que son livre était le meilleur récit sur les guerres futures qu’il avait lu. Le roman a aussi été adapté en roman graphique, en pièce de théâtre et un projet de film par Ridley Scott est en l’air depuis 2008. De quoi en faire un « classique ».

Les points de comparaison et de divergence entre les deux textes sont nombreux. Tout d’abord, il s’agit de SF militaire, high-tech, dans l’espace. Les deux auteurs ont, chacun en leur temps, servi dans l’armée américaine et en ont tiré, sinon l’inspiration, au moins la matière première de leur roman. Pour Robert A. Heinlein, ce fut la marine, dans l’entre deux guerres. Pour Joe Haldeman, ce fut la guerre du Vietnam et la blessure au combat. Il a reçu le Purple Heart, une des plus hautes distinctions américaines pour les combattants. Et le retour aux Etats-Unis, accompagné de la difficile réinsertion dans une société qui a changé et est devenue hostile aux vétérans qu’elle a créés. Cette histoire personnelle, c’est celle qui inspire  La Guerre éternelle.  Je ne suis pas pour autant d’accord avec les (nombreuses) personnes qui ne voient dans ce roman qu’une « allégorie de la guerre du Vietnam ».  La SF n’a pas besoin d’être allégorique, elle se suffit à elle-même.  La manière dont je vois le lien autobiographique est que l’expérience personnelle de Haldeman nourrit un très bon roman de SF.

Vous êtes un pacifiste, apparemment. Un pacifiste raté, en fait.

Si on reproche depuis des années au roman de Robert A. Heinlein de promouvoir une idéologie militariste, ce n’est pas le cas de celui de Joe Haldeman qui passe pour un roman pacifiste. Oui, mais l’étiquette est réductrice.  S’il y a un message dans La Guerre éternelle , il est bien plus complexe que « la guerre, c’est mal ».  Tout comme le message de Straship Troopers n’est pas « La guerre, c’est bien ».  Les deux romans ont la même approche et montrent l’individu pris dans la mécanique de la guerre, isolé de la société civile et qui , malgré son ascension au sein de la hiérarchie militaire, n’est jamais en position d’accéder au pourquoi du comment, ni même de savoir si la guerre est gagnée ou perdue, finie ou en cours.

Le thème central de La Guerre éternelle, il me semble, est le fossé qui se creuse entre la société civile et les conscrits, et l’impossible retour de ces derniers. Le coup de génie d’Haldeman est de s’inspirer de ce fossé qu’il a connu lors de son retour du Vietnam, de l’amplifier dans des proportions épiques et d’en faire une question de science-fiction. Pour cela, Haldeman introduit le temps dans son récit, qui raconte la carrière militaire de William Mandella de 1997 à… 3143.

Douze années plus tôt, on avait découvert le champ collapsar – j’avais 10 ans. Il suffisait d’y jeter n’importe quel objet avec une vélocité suffisante, et hop, il ressortait ailleurs dans la galaxie.

L’univers, on le sait, c’est grand. Les voyages interstellaires ont été rendus possibles grâce à la découverte de trous de ver, les collapsar. Et bien évidemment, l’humanité a immédiatement croisé une espèce extraterrestre qui elle aussi sautait de collapsar en collapsar. L’inévitable guerre pour le contrôle de ces portes des étoiles a débuté en 1996. (Si j’avais un conseil à donner aux auteurs de SF, ce serait de toujours placer leur récit au moins 100 années dans le futur. Ainsi plus personne ne pourra vous reprocher de votre vivant de vous être planté dans vos prédictions futuristes.)

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Une couverture plus moderne

Le souci des collapsar, qui sont des déformations locales de l’espace-temps, un peu à  la manière d’un trou noir, est qu’il faut la bonne vitesse pour pouvoir y pénétrer et en ressortir. La « bonne vitesse » est toujours relativiste, c’est-à-dire qu’elle se compte en dixièmes de la vitesse de la lumière. Il faut accélérer pendant quelques mois pour l’atteindre. Dans ces conditions, les effets relativistes deviennent importants, notamment en terme de dilatation du temps.  Une mission de 3 mois en temps subjectif, représente plusieurs années en temps terrestre. Le roman de Haldeman va ainsi explorer les conséquences de la relativité sur les guerres spatiales du futur. Vous noterez d’ailleurs que la couverture de l’édition originale représente un sablier, alors que les couvertures plus récentes s’attachent plutôt à montrer le côté soldat du futur.

Si la dilatation temporelle peut sembler sympathique au départ, puisque les soldats vont pouvoir effectuer leurs 20 années de service en à peine 2 années subjectives et partir à la retraite jeune et riche de leur solde et de ses intérêts cumulés, elle va en fait avoir des conséquences dramatiques tant sur les soldats que sur la guerre elle-même. Tout d’abord, chaque nouvelle mission implique d’être déconnecté un peu plus de son époque. Les soldats, ne se retrouvant plus dans la société terrestre, vont inévitablement signer pour un deuxième tour, puisque qu’ils n’ont aucune place dans ce monde en dehors de l’armée. Le fossé est trop important pour être franchi. L’autre conséquence est que chaque nouvelle bataille est combattue dans l’avenir de l’ennemi, qui a ainsi systématiquement un avantage technologique. On aboutit donc au paradoxe que chaque bataille est de manière à peu près certaine perdue d’avance mais doit obligatoirement être livrée. De plus, le conflit ne faisant que s’étendre dans la galaxie, voire au-delà, la dilatation du temps va être de plus en plus importante. La dernière mission de William Mandella est une mission de 4 mois en temps subjectif, mais implique 4 sauts collapsar, soit 700 ans aller-retour. Le livre est ainsi divisé en quatre chapitres aux titres révélateurs : Soldat Mandella 1997-2007, Sergent Mandella 2007-2024, Lieutenant Mandella 2024-2389, Commandant Mandella 2458-3143. Le conflit s’éternisant ainsi, il en devient de plus en plus absurde et plus personne n’en connait à la fin les raisons.

Le plus gênant, dans tout ça, tenait en une phrase : beaucoup de choses n’avaient pas changé, le reste avait empiré.

De nombreuses autres thématiques seront abordées dans le livre à l’occasion du voyage dans le temps de William Mandella, notamment sur l’évolution de la société humaine, des développements catastrophiques, de la politique et de l’économie, de l’écologie et de la sexualité, des technologies, de la place de chacun et du libre arbitre dans une société qui à toute époque veut contrôler les individus. Quelques réflexions de l’auteur via son double Mandella sont très marquées par les années 70, et paraîtront surannées en 2018. D’autres restent très pertinentes. Certains lisent dans La guerre éternelle une critique de l’institution militaire. Il s’agit plus en fait d’une critique de toute la société, civile ou militaire. L’une et l’autre manipulent les individus, les utilisent et les façonnent.

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En conclusionLa guerre éternelle est un classique de la SF militaire, avec un petit côté hard-SF et un gros côté space opera. Il n’y a pas vraiment de livre qu’il faut « avoir lu », mais celui-ci est certainement un référence et un très bon roman de SF, notamment pour la brillante utilisation qui est faite des effets relativistes sur le temps et leur implication sur les vies humaines. Il est à noter que plusieurs versions de ce roman existent, avec des différences notables dans le texte. Je ne saurais que vous recommander de lire la version intégrale, version définitive selon l’auteur, qui est sortie en français chez J’ai Lu en 2016, quand bien même la couverture est affreuse. Mais bon, la meilleure façon de ne plus voir une couverture est encore de l’ouvrir !


Sur Amazon.fr : La guerre éternelle


Livre : The Forever War (La guerre éternelle)
Auteur : Joe Haldeman
Publication : 1974
Langue : Anglais
Traduction : 2016 par Patrick Imbert pour J’ai Lu.
Nombre de pages : 378
Prix : Nebula (1975), Hugo (1976), Locus (1976)



Catégories :Classiques, Hard-SF, SF militaire, Space Opera

14 réponses

  1. Très bonne chronique ! 🙂 C’est super intéressant et très important que l’on s’attarde sur les classiques de la SF.
    Et effectivement, le conseil que tu donnes aux auteurs est pas mal ! Ou alors il ne faut pas donner de dates, c’est mieux parfois.

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  2. Il fait partie de mon top 3 SF… Je le conseille d’ailleurs très souvent à qui veut bien. Un must have à mettre entre toutes les mains !

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  3. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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  4. Un classique en effet ! Une chronique très réussie.

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  5. Je ne connaissais pas du tout, mais j’ai désormais très envie de remédier à cela. Merci pour la découverte. 😉

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  6. Ca alors je ne connaissais pas du tout cet auteur, je le note pour une prochaine découverte !

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  7. J’avoue avec un peu de honte que parmi tous les classiques que j’ai lu en SF, je n’ai jamais touché ni à Etoiles, garde-à-vous ! ni à celui ci ! (et pourtant j’en ai lu pas mal).
    En fait c’est juste parce qu’ils ne faisaient pas parti de la bibloithèque de mon père à l’époque ou je dévorais tout ses livres 😛

    Mais maintenant que je suis adulte il serait temps que je réparer cet oubli, merci de m’y avoir fait pensé 😛

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    • Autant qu’on lise, on ne peut pas tout lire, et forcément on est tous passé à côté de romans aujourd’hui considérés comme des classiques. C’est le sens de ces articles en fait : profiter d’un certain recul sur la SF pour faire le point. Ce serait incomplet sur un blog de ne parler que de sorties récentes alors que celles-ci s’appuient et s’inspirent de toute une histoire riche. J’aime bien alterner les deux.

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