La Porte des Abysses (Le Cycle d’Alamänder 1/3) – Alexis Flamand

abysses« La porte des Abysses » est le premier volume du Cycle d’Alamänder qui en comptera trois. Il s’agit en fait d’une réédition chez LEHA, avec redécoupage, du cycle qui était paru il y a quelques années en cinq volumes aux éditions de L’Homme Sans Nom, et désormais épuisé.

Le cycle d’Alamänder, c’est de l’Heroic Fantasy humoristique. On y suit les aventures de plusieurs personnages principaux dans un monde peuplé de créatures fantastiques, où la magie, quoi que fabuleuse, est une pratique professionnelle comme une autre. Ajoutez-y une bonne dose d’humour loufoque, et vous avez un roman qui se retrouve rapidement classé en littérature jeunesse. Trop rapidement, car si la jeunesse prendra plaisir certainement à lire ce cycle, la jeunesse passera aussi très largement à côté de ce qui en fait le charme. Le cycle d’Alamänder est comme un bon Pixar. On y trouve différents niveaux de lecture, et notamment un humour qui va de la situation loufoque, voire cartoonesque et potache, jusqu’à un meta-humour beaucoup plus fin et érudit. Quand on dit Fantasy humoristique, on pense Terry Pratchett. Je dois avouer avoir attaqué le livre à reculons, n’étant pas particulièrement fan des écrits de Pratchett qui, s’ils m’amusent un court moment, me lassent aussi très rapidement. Sauf qu’Alexis Flamand est beaucoup plus intéressant que Terry Pratchett. Le Cycle d’Alamänder n’est pas de la Fantasy comique, au sens parodique du terme, mais bien de l’Heroic Fantasy qui ne fait pas l’économie de développer un monde riche et cohérent, et surtout une bonne histoire. J’ai passé un excellent moment de lecture. La fin laisse le lecteur en suspens au milieu de l’action, et appelle à la lecture des deux tomes suivants.

LE MONDE. Le royaume de Kung-Bohr, situé au bord de l’unique lac du continent d’Alamänder, est dirigé par le roi Ernst XXX, dont on ne sait trop s’il est complètement dément ou génial paranoïaque. Volontiers expansionniste, le royaume est plus ou moins en guerre perpétuelle avec ses voisins, notamment les royaumes de Mehnzota et Yarkham.

À l’époque où Ker Fresnel n’était encore qu’un petit trois-pièces salon-cuisine-salle de torture, le roi Embru IV vint y séjourner. Le meublé, exposé au sud, était adossé à un vieux massif pierreux, carcasse arrachée au temps qui avait donné son nom au royaume de Kung-Bohr.

Un des charmes du livre est de développer un univers complexe, riche, totalement loufoque mais très cohérent. Alexis Flamand prend soin de donner beaucoup de détails aussi bien sur la faune et la flore, que l’architecture ou l’histoire. C’est fait suffisamment intelligemment dans le récit pour n’être pas rébarbatif, et les descriptions ne sont jamais gratuites. Elles sont données lorsqu’elles ont leur importance dans l’histoire. Une notion de botanique est avancée lorsqu’elle est utile au personnage, tandis qu’un détail architectural est essentiel à l’enquête menée.

Saisissant, n’est-ce pas ? Et encore, vous ne les avez pas vus se nourrir.

En ce qui concerne les créatures créées par l’auteur, le moins qu’on puisse dire est qu’il a beaucoup d’imagination. Si l’on vous parle de champ de blé carnivore, cela peut paraître loufoque comme ça, mais ça l’est moins qu’il n’y paraît. De même, l’évocation d’un poulpe de combat pourrait prêter à sourire, mais attendez donc d’en rencontrer un.

L’HISTOIRE. Nous suivons deux récits en parallèle, se situant dans des chronologies et des géographies différentes, chacun centré autour d’un personnage principal.

Maek est l’enfant adopté d’une famille de paysans guerriers. Cette condition ne lui laisse comme unique perspective que celle de devenir à son tour faucheur de blé carnivore. Mais Maek a d’autres projets. Il veut rejoindre l’école T’Sang pour devenir un de ces légendaires assassins du même nom. Conseillé par le vieux sage du coin, il brûle son village et ses habitants, et s’en va rejoindre l’école, portant son forfait comme lettre de motivation pour son inscription. Après des années d’épreuves qui sont pour lui autant d’exercices de formation, son voyage l’amène au bord du monde d’Alamänder. Là, il y rencontre le sombre dieu Akir :

Je me présente. Akir, Dieu de la Colère et de la Destruction – entre autres. Comme le disent mes adeptes, le Courroux est sur mon Front et le Néant est mon ami. Tu vois le genre. Je fais court, je n’ai pas toute la journée. […] Comme dit l’autre, au long des ères peut mourir même la mort. J’ajouterai avec hardiesse : Ou les casses-pieds dans ton genre. »

Jonas Alamänder, ou Jon, dont les parents manquaient cruellement d’imagination au point de lui donner le nom du continent, est questeur, c’est à dire mage détective spécialisé dans l’investigation des crimes magiques, dans le royaume de Mehnzota, proche, trop proche voisin de Kung-Bohr. Si proche qu’un jour débarquent chez lui deux soldats de Kung-Bohr qui lui apprennent que son lopin de terre a été annexé par Kung-Bohr et que se maison sera très prochainement détruite par des poulpes de combat. Jonas, accompagné de Retzel, son démon domestique du troisième-cercle-en-partant-de-la-gauche, décide d’aller plaider sa cause auprès du roi Ernst XXX en sa capitale de Ker Fresnel, et se retrouve à devoir enquêter sur la mort mystérieuse de Pallas, le conseiller du roi.

Voilà pour les grandes lignes, sans trop dévoiler de la trame du roman. Alexis Flamand s’arrange pour rendre tous ses personnages intéressants et sympathiques, du héros aux personnages les plus secondaires. Du sombre dieu manipulateur, au marchand de fruits sur le marché. Cela crée un ensemble vivant et des interactions dynamiques. S’il y a bien deux héros principaux, ils s’inscrivent dans un univers qui n’est pas monodimensionnel, et les personnages secondaires ont tout loisir d’exprimer à travers les dialogues une personnalité propre. Aucun personnage n’apparaît comme générique. Le ton général du roman reste assez léger, et si les notions de bien et de mal sont joyeusement floutées, cela reste très bon enfant. D’où sans doute la tentation de classer le roman en littérature jeunesse. Il est clair que nous sommes là aux antipodes des écrits de Jean-Philippe Jaworski.

LA MAGIE. La magie dans l’univers d’Alamänder est un élément très réussi du cycle. Elle donne lieu à de très belles pages du roman.

La Magie Organique, son tissage des sorts et leur agglomération en domaines la rapproche du système de synthèse des protéines. C’est brouillon, approximatif, artisanal. L’Art de Yarkham, lui, n’est pas synthétique, il est analytique. Notre magie est avant tout rationnelle. Elle se présente sous forme de programmes et de sous-programmes, liés par des conditions, des boucles, des instructions.

Si bien souvent dans les romans de Fantasy la magie est un fait acquis et se résume à quelques sortilèges plus ou moins violents lancés à travers les pages du livre, Alexis Flamand explique et surtout décrit finement la magie, et la construction des sortilèges. Deux types de magie vont s’affronter, très différentes. Les descriptions sont très visuelles et véritablement envoûtantes. C’est subtil, poétique, précis et quasiment scientifique. Et surtout, c’est très beau à imaginer.

L’HUMOUR. Il y a beaucoup d’humour dans La Porte des Abysses, qui prend la forme de personnages truculents et parfois à la limite du pénible (Retzel), de situations farfelues, de dialogues surréalistes, ou plus en finesse de véritables jeux d’esprits basés sur des références scientifiques ou culturelles déguisées. C’est la première fois que je lis une explication de la magie, toujours compliquée à saisir pour les novices, qui se base sur une analogie avec la mécanique quantique, tout de même beaucoup plus simple à comprendre… Il fallait oser ! L’humour tient donc une part importante dans le roman, mais ne fait pas obstacle à l’histoire. Alexis Flamand ne fait pas dans la parodie à la Prachett. Il s’amuse avec le lecteur, parfois en partant dans le meta-humour et en brisant le quatrième mur. Pour en donner un exemple : les dieux réunis en conciliabule, divinement omniscients, discutent ainsi des informations recueillies « dans le chapitre précédent », et décident qu’il est urgent d’attendre de savoir ce qui va se passer « dans les chapitres suivants. »

La critique que je ferai du scénario est qu’il est trop sous contrôle. Sous l’apparence d’un joyeux délire, les personnages sont en fait pieds et poings liés par la volonté de l’auteur qui ne leur laisse aucune marge de manœuvre. Point de libre arbitre sous le règne d’Alexis Flamand qui tient son histoire comme un maître de jeu jaloux et autoritaire. Même les délires de Retzel apparaissent utilitaires. Lâchez-leur donc un peu la bride à vos personnages, monsieur Flamand ! Tout n’a pas à être sans cesse sous contrôle et tout n’a pas à avoir une raison d’être. Il faut de l’entropie pour faire un monde. Dans ce roman, chaque clou d’une porte est à sa place. Alors que parfois les clous se doivent d’être mal placés. Juste parce que c’est dans la nature du clou.  Ce défaut se retrouvera de façon plus importante encore dans le deuxième tome, La Citadelle de Nacre, pour lequel j’ai été moins enthousiaste.


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Livre : La porte des Abysses
Série : Le Cycle d’Alamänder (Tome 1)
Auteur : Alexis Flamand
Publication : 2017
Langue : Français
Nombre de pages : 544
Format: papier et ebook



Catégories :Cycles, Romans

Tags:

5 réponses

  1. D’accord, ce n’est pas un humour à la Pratchett, tu indiques que c’est axé vraiment sur l’humour. ESt-ce plus proche de Adams et son H2G2 (que je n’ai pas aimé) ?

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  2. Pas sûre que j’adhère à l’humour. A voir!

    Aimé par 1 personne

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