
Je ne suis pas amateur de métafictions sur l’imaginaire, et plus généralement des œuvres littéraires dont l’objet est la littérature. Il y a là une forme de nombrilisme qui me laisse dubitatif. De la même manière, je ne suis pas client des romans célébrant une adolescence fantasmée, celle des découvertes qui façonnent l’adulte qui plus tard versera une larme en se remémorant le temps des premières amours. Il y a là une forme de nostalgie qui me laisse dubitatif. Et par-dessus tout ça, je ne suis pas fan des textes de « club », ceux qui vous font croire que « t’es pas tout seul, mec ».
Et pourtant, des fois, c’est bien fait et ça touche. L’Inversion de Polyphème de Serge Lehman fut publié un temps lointain dans la revue Bifrost et est repris ce mois-ci dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’. Il appartient à cette catégorie de textes qui font souvent s’émouvoir le « club » et me laissent habituellement froid, mais qui sont tellement bien faits qu’ils lèvent mes réticences. Parmi ceux-là, je pourrais citer Le Fini des mers de Gardner Dozois, publié dans la collection UHL en 2018, ou Un an dans la Ville-Rue de Paul Di Filippo sorti dans la même collection en 2022, ou encore la nouvelle Jeffty a cinq ans de Harlan ELLISON, présente au sommaire du numéro 117 de la revue Bifrost consacré à l’auteur. Je pourrais même parler de la première saison de la série Stranger Things.
Ils étaient quatre gamins de 13 ans à la fin des années 70, restés en plan dans leur petite ville d’Essonne alors que tous leurs camarades s’étaient évanouis aux premières heures des vacances. Ils s’apprêtaient à passer « l’été le plus merdique de l’histoire de l’humanité ». Il y avait Paul Venditti, le leader charismatique, Francis de Carvalho, Mick Horowitz, la fille pour laquelle Hugo Varlet, le quatrième, avait un faible mais qui n’avait d’yeux que pour Paul. Ils s’étaient constitués en bande, avaient installé leur QG dans une cabane planquée dans les bois (réminiscences : dans mon enfance, notre QG était un ancien relais de chasse installé dans un wagon de train abandonné en pleine forêt), aménagé un bunker en cas de nécessité, et l’avaient doté d’une bibliothèque de romans de science-fiction chipés à la libraire locale. Chacun, pour des raisons différentes s’étalant sur l’échelle ouverte des drames familiaux, était en conflit avec ses parents et le monde des adultes en général. Ce qui s’est déroulé cet été-là, nous est raconté des années plus tard par Hugo Varlet, alors qu’il est devenu trentenaire. Ce qui s’est déroulé cet été-là, on l’apprend dès le prologue, a mené à la folie puis au décès de Paul Venditti. Paul avait une particularité : il possédait un œil de verre (d’où le Polymène du titre), reçu suite à un accident impliquant un couteau, et cet œil lui permettait de voir d’autres dimensions, habituellement inaccessibles à l’humain restreint dans son volume. Il le révéla à ses camarades, ce qui déclencha les événements dont L’Inversion de Polyphème fait le récit.
Evidemment, tout ceci est allégorique et ne parle que de l’imaginaire et de son âge d’or : l’adolescence. Mais la construction, et le génie du récit, reposent sur une géographie de l’imaginaire mise en exergue par une géométrie – ce qui est fort malin lorsqu’on parle d’autres dimensions, vous en conviendrez. Serge Lehman, naturellement, cite de nombreuses œuvres littéraires en cours de texte, mais il s’appuie sur un texte en particulier : Flatland (1884) d’Edwin Abbott Abbott. Dans ce roman métaphorique, l’auteur britannique imaginait l’habitant d’un monde plat, en deux dimensions, découvrant un univers en volume, comme une analogie au mythe de la caverne de Platon. Serge Lehman répond à l’appel de l’anglais à ouvrir notre propre univers, et augmente donc le nombre de dimensions, avec l’aide de l’imaginaire, celui-là même qui fait cruellement défaut aux parents.
Sa démonstration est géométrique.
« Depuis la rue du Moulin, je connaissais au moins trois chemins différents pour monter à la cabane. J’ai pris le plus rapide – enfin, celui qui à l’époque me donnait cette impression ; aujourd’hui, j’ai un doute, parce que je me souviens avoir escaladé un portail et quatre murs d’enceintes. J’aurais été au moins aussi vite si je m’étais contenté de suivre la rue. »
À travers le récit de Lehman, le monde adulte, le réel, est un plan marqué par des points, des lieux identifiés comme la gare, le collège, le bar, les villes voisines, tous ont des noms et sont reliés par des lignes, des rues, des voies de RER. Le tout dessine une carte d’une banalité propre à ce territoire de banlieue. Mais cet univers est figé, et ce n’est pas celui dans lequel les quatre adolescents se meuvent. Dès qu’ils sont ensemble, et s’arrachent au monde des adultes, ils « montent » à la cabane, escaladent des murs, gravissent des collines, atteignent des plateaux, contemplent la ville de haut. On passe alors à un monde en volume, marqué par la verticalité, à l’image de cette île – un gros rocher – qu’ils découvrent. Le monde des adolescents est l’opposé de celui des adultes : il est volume, mouvement, et lumière. De là, ne reste plus qu’à acquérir la conscience de la dimension au dessus, le prochain espace de liberté. Voire l’atteindre. C’est ce que tentera Paul.
Je n’évoque là qu’un aspect de la composition, qui m’a particulièrement marqué. Mais d’autres se révèlent à la lecture. C’est une attention portée à la construction et à ses mécanismes internes, aux détails, qui fait que l’univers se met en mouvement et que le récit fonctionne parfaitement. L’Inversion de Polyphème de Serge Lehman est une véritable leçon d’écriture et d’évocation de l’imaginaire. Des fois, c’est bien fait et ça touche.
D’autres avis sur les blogs : weirdaholic, Soleil vert, Gromovar,
- Titre : L’Inversion de Polymène
- Auteur : Serge Lehman
- Publication : 13 mars 2025, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
- Illustration de couverture : Aurélien Police
- Nombre de pages : 112
- Format : papier (9,90 €) et numérique (5,99 €)
Cela a l’air d’avoir aussi été une écriture très architecturale. Aimant de type de lore, je suis intriguée 😄
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