
Dans l’espace, personne ne vous entend crier. Sauf si, bien sûr, votre cri prend la forme d’une onde électromagnétique. Vu de l’espace, pour un hypothétique voyageur qui passerait non loin de notre système solaire, la planète Terre est sans doute un objet céleste remarquable, un phare hurlant des ondes radio dans tous les sens, sur de larges plages de fréquences, dans un brouhaha continue qui ne fait pas grand sens pour un observateur extérieur. Inversement, la découverte d’un signal radio structuré, se distinguant des émissions naturelles, apporterait la preuve d’une vie extraterrestre intelligente quelque part dans l’univers. C’est ainsi que dans Contact (1997) de Robert Zemeckis, Ellie Arroway détecte un signal contenant une suite de nombres premiers alors qu’elle travaille pour le programme SETI au radiotélescope Arecibo à Porto Rico.
Ambiance Alien (1979, Ridley Scott). Dans un futur lointain – après que l’humanité soit passée par un goulot d’étranglement et ait quitté la planète mère avant que son écosystème ne s’effondre complètement pour se répandre à travers la galaxie – le vaisseau d’exploitation minière Garveneer pénètre dans le système Prospector413. À bord, la majeure partie de l’équipage est constituée d’ouvriers spécialisés maintenus en état d’hibernation et réveillés uniquement lorsque leurs compétences sont requises, sous réserve que les dépenses en ressources liées à leur maintien en activité soient pleinement justifiées. Le capitalisme spatial ne s’encombre pas de considérations autres que purement économiques. Les équipes sont ainsi formées au besoin, et les coéquipiers d’un jour peuvent ne jamais se recroiser au cours de leur existence.
Une petite lune en verrouillage gravitationnel autour d’une géante gazeuse (comme la Lune qui orbite la Terre, elle ne lui présente toujours que la même face) affole les appareils de détection du Garveneer qu’elle sature littéralement d’une cacophonie d’ondes radio, alors qu’a priori aucune activité de ce type n’est attendue sur cette masse rocheuse un peu plus grande que la Terre. La lune, surnommée Shroud (linceul) en raison de son atmosphère dense, anoxique et totalement opaque à la lumière visible, composée essentiellement de méthane et d’hydrogène, affiche une température moyenne de moins 30 degrés et semble particulièrement inhospitalière à toute forme de vie telle qu’on la connait.
Une petite équipe est mise en place pour étudier cette singularité, pendant que les opérations minières débutent dans le reste du système. Les 13 premiers drones envoyés dans l’atmosphère saturée d’ondes radio de Shroud disparaissent avant de pouvoir transmettre une quelconque information. Mais le drone 14 perce en partie les ténèbres et le bruit électromagnétique dans lesquels la lune est éternellement plongée et révèle furtivement la présence d’une forme de vie à sa surface.
Ambiance Seul sur Mars (2014, Andy Weir). Une explosion accidentelle à bord du Garveneer en orbite autour de Shroud provoque l’éjection et le crash d’un module de survie à bord duquel se trouve Juna Ceelander et Mai Ste Etienne, toutes deux membres de l’équipe d’étude de la lune. C’est là que début le récit qui est narré par Juna Ceelander. Avec le peu de ressources dont elles disposent (puisque enfermées dans un module de survie), mais avec toute l’ingéniosité qu’elles peuvent réunir, les deux femmes vont devoir conjuguer leurs talents pour tenter de survivre, presque totalement aveugles puisque la lumière visible ne parvient pas à la surface, et presque totalement sourdes puisque leur environnement est saturé d’ondes électromagnétiques. Leur seule chance de survie est de communiquer avec le Garveneer, mais pour ce faire, il leur faut rejoindre l’autre face de la lune, et parcourir la moitié de ce monde encore plus dangereux qu’elles ne pouvaient l’imaginer.
Ambiance L‘Œuf du dragon (1980, Richard Forward). S’il n’y avait que l’atmosphère toxique, le froid et l’absence de lumière… mais Ceelander et Ste Etienne vont tomber sur un os de taille. Shroud grouille d’une vie dont l’apparition et l’évolution dans les conditions imposées par la physico-chimie de la lune ont produit des formes éloignées de tout ce qu’on peut concevoir, si ce n’est dans le cerveau hyperactif et fort imaginatif d’Adrian Tchaikovsky. C’est un premier contact, et tout va très mal se passer.
Shroud est le nouveau roman du très prolifique écrivain anglais Adrian Tchaikovsky. Il a été publié le 27 février chez l’éditeur Tor. Comme vous le savez si vous suivez ce blog, ou si vous jetez un œil rapide sur l’index, j’ai tendance à lire tout ce que l’auteur publie, en science-fiction tout du moins, avec plus ou moins de bonheur car sa production est inégale. Elle est toutefois marquée par sa passion pour la confrontation entre l’humanité et d’autres formes de vie, toujours assez éloignées de nous, que ce soit dans son chef d’œuvre Dans la toile du temps où il mettait en scène des araignées intelligentes, ou plus récemment dans Alien Clay où il s’intéressait à décrire tout un écosystème basé sur autre chose que l’ADN. Adrian Tchaikovsky possède un talent peu commun pour imaginer des mondes et leur donner vie. Un autre aspect marque son œuvre. Alors que nombres d’auteurs, à raison, tentent d’éviter les clichés et les ficelles usées jusqu’à la trame faute d’avoir été trop utilisées, Adrian Tchaikovsky fait exactement l’inverse et se saisit de tous les tropes de la science-fiction (et de la fantasy) pour en faire autre chose, à sa sauce. Ainsi Shroud est un roman de premier contact, un récit de survie d’humains (ici des humaines) compétents face à un monde extraterrestre inhospitalier. Mais évidemment, il n’en reste pas là et ajoute des couches de lectures. Shroud est avant tout un roman sur la communication, ou dans ce cas précis, sur son impossibilité tant les espèces mis en jeu divergent autant dans biologie, et donc leurs perceptions, que dans leur psychologie. Une incompréhension et un quiproquo aux conséquences dramatiques se trouvent au cœur du récit. Et l’humain n’est pas forcément le gentil de l’histoire. Comme précédemment Alien Clay, Shroud possède une dimension horrifique très soutenue, dans lequel le talent de l’auteur pour créer des ambiances fortes et des descriptions ambigües s’exprime remarquablement. De ce point de vue, le final est tout aussi glaçant, avec une phrase conclusive qui évoque une certaine nouvelle très célèbre de H.P. Lovecraft.
On pourra reprocher au roman de tirer un peu en longueur dans un ventre mou qui a le défaut des campagnes de jeu de rôle écrites à la va vite sous la forme « une porte, un monstre », mais le dernier tiers relance le récit avant que la lassitude ne s’installe. Shroud est un roman très plaisant à lire pour tout amateur de bonne SF, où l’imagination de l’auteur est à son sommet, entrainant le lecteur dans une aventure haletante, une réflexion sur l’altérité profonde, et notre capacité à dresser des barrières infranchissables, notamment quand l’Autre nous renvoie une image miroir. Le lecteur francophone est en droit de nourrir l’espoir de voir un jour sa traduction, le contraire serait étonnant.
- Titre : Shroud
- Auteur : Adrian Tchaikovsky
- Langue : anglais
- Publication : 27 février 2025, Tor Books
- Nombre de pages : 438
- Support : papier et numérique
J’en nourris très très fort l’espoir car tu invoques tellement de références que j’adore (Contact, mon film de SF préféré 💕) et avec mon goût pour les rencontres et la communication, ce roman a tout pour le plaire !
Merci pour la découverte
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Tu as mis 2015 en date de parution, je suppose que c’était pour 2025 ? Je vais croiser les doigts de mon côté pour une traduction, à moins de me lancer enfin en VO !
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Ah oui, oups. C’est bien 2025. Merci, je corrige…
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Merci pour tous tes avis éclairés. Je ne laisse pas assez souvent de commentaires mais je le pense à lecture des tes avis !
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Merci de ton retour !
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