Les Fils enchevêtrés des marionnettes – Adam-Troy Castro

Rappel des faits. Entre janvier 2021 et juin 2022, Albin Michel Imaginaire a publié en trois tomes le cycle Andrea Cort d’Adam-Troy Castro, space opera se déroulant 40 siècles dans le futur. En trois romans et quelques nouvelles, le cycle suit les enquêtes de la Procureur Général du Corps Diplomatique de la Confédération Homo-sapiens, Andrea Cort. Contexte : l’humanité a essaimé à travers l’espace et rencontré différentes espèces extraterrestres sentientes. Quoi que divisée, l’humanité se regroupe sous la bannière de la Confédération Homo-sapiens. Le dernier roman publié chez AMI, La Guerre des marionnettes, se déroule sur la planète Vlhan, habitée par une espèce intelligente à l’apparence singulière – des sphères noires munies de multiples membres extensibles, tels des tentacules ou des fouets – et au langage gestuel et complexe qui échappe en grande partie à ceux qui ont tenté de l’étudier. Plus étrange encore, chaque année les Vlhanis se livrent à un Ballet, rituel dans lequel 100 000 d’entre eux dansent et meurent. Ce suicide collectif attire de nombreuses autres espèces qui assistent avec une curiosité morbide à cette cérémonie mystérieuse.

En mai 2024, Le Bélial’ entre en scène et publie la novella La Marche funèbre des marionnettes dans sa célèbre collection Une Heure-Lumière. Ce court roman n’appartient pas au cycle Andrea Cort, l’héroïne n’y apparait pas, mais à son univers étendu. Il se déroule en effet sur la planète Vlhan, et s’intéresse de très près au rituel annuel des Vhlanis à travers le personnage d’Isadora, humaine souhaitant participer au sacrifice.

Nous voilà donc en septembre 2024, et le 19 sort Les Fils enchevêtrés des marionnettes, toujours dans la collection Une Heure-Lumière. Il s’agit d’une suite directe de La Marche funèbre des marionnettes, et si les protagonistes ne sont plus les mêmes, pour des raisons qui apparaitront évidentes aux lecteurs du premier texte, l’histoire découle directement des événements passés. Il me semble difficile d’envisager lire ce second titre en ayant fait l’impasse sur le premier. Vous ne sauriez vraiment comprendre les enjeux, l’univers, où le sujet même.

La Marche s’intéressait à l’étrangeté de la situation – le suicide collectif dansé des Vhlanis – et à l’impossibilité d’en appréhender le sens, derrière la fascination que peut exercer une altérité profonde. Les Fils dépasse cette étape. Paul Ryoko est un journaliste – ou son équivalent en ces époques lointaines, soit un « shooteur de neuropics » – arrivant sur Vhlan pour faire un reportage sur Shalakan, humaine qui compte suivre l’exemple d’Isadora. Il interviewe Shalakan et son mari Dalmo, qui tous deux ont subis les modifications chirurgicales radicales des leurs corps, comme Isadora avant eux, pour espérer participer au Ballet. Mais seule Shalakan a été sélectionnée par les Vhlans, la transformation de Dalmo étant un échec, comme pour beaucoup d’autres candidats. Pourtant, Dalmo aura un rôle essentiel à jouer, quitte à tout sacrifier.

Plus contemplatif que son prédécesseur, Les Fils enchevêtrés des marionnettes ne propose pas un récit d’action, mais le témoignage de Paul Ryoko qui découvre qui sont Shalakan et Dalmo et quelles sont leurs motivations. C’est aussi un tome plus apaisé, qui prend le temps de la réflexion et tente de comprendre. La novella ne lève pas totalement le voile sur le Ballet, qui reste mystérieux, voire totalement horrible, pour quiconque reste extérieur, mais elle construit une analogie sur la conception de l’art et son rôle culturel pour nous en faire saisir les enjeux, à travers les générations et les siècles. Adam-Troy Castro ne cède pas à la facilité de l’explication trop évidente, mais préserve la fascination pour la part sombre de la culture Vhlan. Il nous laisse en deviner la profondeur. Parce qu’il ouvre pour les lecteurs des pistes de réflexion sur notre rapport à la culture, notre engagement face à l’art, au langage de l’autre, Les Fils enchevêtrés des marionnettes offre à mon sens une lecture plus appréciable encore que La Marche funèbre des marionnettes.


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  • Titre : Les Fils enchevêtrés des marionnettes
  • Auteur : Adam-Troy Castro
  • Traduction : Benoît Domis
  • Publication : 19 septembre 2024, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 128
  • Support : papier (11,90€) et numérique (6,99€)

10 réflexions sur “Les Fils enchevêtrés des marionnettes – Adam-Troy Castro

  1. C’est vraiment un univers exceptionnel ou l’auteur arrive à se renouveler tout en gardant des trames similaires.

    Une fois cette novella terminée, un seul mot mf vient à l’esprit : ENCORE !

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  2. J’avais été déçu par le premier tome. La fascination pour le ballet n’avait pas prise chez moi. Ton avis me donne tout de même envie de tenter le prochain. Reste à lui trouver une place dans ma PAL …

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    1. Il me faut préciser que lorsque je parle de la fascination pour le Ballet, je parle de celle des personnages. En tant que lecteur, on ne peut pas la comprendre, au contraire, elle semble vaine. Donc je comprends que tu dises que cette question n’a pas prise chez moi. Chez moi non plus à vrai dire. Ça m’avait d’ailleurs semblé être un point faible du roman à la lecture du premier. Mais je suis bien plus convaincu avec le deuxième (sans toutefois comprendre pleinement cette fascination).

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      1. Points de vue d’autant plus intéressants que, de mon côté, c’est justement ce qui m’avait fasciné, à savoir la danse des marionnettes conçue comme une altérité absolue, un machin qui échappe fondamentalement à la compréhension des observateurs (et du lecteur), et en parallèle l’obstination morbide des humains à vouloir la comprendre, jusqu’à y participer. J’y ai vu une pantomime grinçante de toute forme d’appropriation culturelle. Ce serait intéressant de trouver si Castro a donné quelques indices…

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  3. Donc, « La Marche funèbre des marionnettes » n’est pas la nouvelle inclue dans le roman « La guerre des marionnettes ». J’avais un peu peur de me retrouver avec une histoire en double. Bien, je note tout ça, maintenant que j’ai lu tous les romans du cycle Andrea Cort 😉

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