Les Sentiers de Recouvrance – Émilie Querbalec

Après deux romans de science-fiction tendance space-opera publiés dans la collection Albin Michel Imaginaire, Quitter les Monts d’Automne et Les Chants de Nüying, Émilie Querbalec surprend et s’éloigne de la littérature de genre – sans pour autant lui tourner complètement le dos – dans un nouveau livre, Les Sentiers de Recouvrance, qui sortira dans la même collection à la mi-janvier 2024. Oubliez l’espace profond et le temps lointain, l’autrice convoque son lecteur ici sur Terre, aujourd’hui ou à peine demain.

Nous sommes en 2035 et la crise climatique qui définira le 21e siècle a débuté son lent travail de déconstruction des paysages et de la vie. Émilie Querbalec raconte le parcours de deux adolescents, Anastasia et Ayden, dont les existences à peine commencées sont aussi brisées que le monde dans lequel ils vivent. Ils sont des enfants de leur temps, inscrivant leurs fêlures dans celles du présent. Ils ne se connaissent pas encore, mais tous deux sont en rupture familiale, tout d’abord, psychologique ensuite et sociale. Afin de pouvoir se reconstruire, ils ont une longue route à parcourir, une route qu’on ne peut suivre qu’à pied, au rythme de son propre corps, au rythme des vagues qui sculptent les côtes de l’île de le Recouvrance qui les accueille et leur offre une chance de se trouver.

Les Sentiers de Recouvrance est un roman relativement court, 250 pages, qui s’organise en deux parties à peu près égales. La première relève du nature writing. Émilie Querbalec inscrit son récit dans une réalité géographique et écologique tangible. Les événements se déroulent entre les Pyrénées espagnoles et le sud-ouest de la France. L’autrice place le paysage au même plan que ses personnages. Elle prend grand soin de nommer les choses, les rivières, les roches, la faune et la flore, comme pour insister sur la nécessité de réapprendre un vocabulaire de la nature qui affirme l’existence de ce qui menace de disparaitre. À la manière des longues promenades à la surface de Mars dont Kim Stanley Robinson avait émaillé sa célèbre trilogie, une forme de premier contact en quelque sorte, mais dans les Pyrénées ou les Landes. Avec parfois le même sentiment d’étrangeté ou de distorsion du temps (ce qui trouvera explication par la suite). Il ne s’agit pas ici du fantasme d’un retour à la nature mais un appel à une prise de conscience du monde qui nous entoure. Et c’est là, il me semble, une idée centrale du livre.

Puis, au milieu du roman, une révélation fait basculer le récit vers une autre direction et apporte profondeur et relief aux personnages. C’est sur eux, Anastasia et Ayden, que se recentre la deuxième partie. C’est alors un livre sur l’adolescence et la difficile construction de soi lorsque le monde qui nous entoure ne collabore pas. À l’heure des choix, pour Anastasia comme pour Ayden, les échos entendus dans la première partie viennent éclairer les sentiers, comme les éléments d’une grammaire apprise à pied sur le chemin.

Bien que touché par les personnages, j’ai dans un premier temps été décontenancé par ce roman, ne serait-ce que par son positionnement hors-genre auquel je ne m’attendais pas de la part de l’autrice et de son éditeur. Il m’a fallu laisser passer les heures pour percevoir l’intention. Ses deux romans précédents, bien que situés dans des futurs éloignés, étaient tournés vers le passé (à travers la thématique de la mémoire, notamment). Ce roman du présent est lui résolument tourné vers l’avenir. Les Sentiers de Recouvrance exprime en quelque sorte le souhait d’ Émilie Querbalec pour une construction de l’avenir. C’est un roman contemplatif, intimiste, aussi sensible que touchant, surtout si l’on côtoie des adolescents. D’un point de vue plus général, il me semble qu’Emilie Querbalec a franchi une étape dans son parcours d’autrice avec ce roman. Nous verrons par la suite où cela l’emmènera.


D’autres avis : Lorhkan, Weirdaholic, Le Maki, Le Nocher des livres, La Geekosophe,


  • Titre : Les Sentiers de Recouvrance
  • Autrice : Émilie Querbalec
  • Publication : 17 janvier 2024, Albin Michel Imaginaire
  • Couverture : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 240
  • Support : papier (17,90€) et numérique (8,99€)

19 réflexions sur “Les Sentiers de Recouvrance – Émilie Querbalec

      1. En fait pas tout à fait : le calendrier présenté dans le livre est le calendrier bouddhiste, dont l’année 2563 au début du roman correspond à l’année 2020 dans notre calendrier grégorien, et la fin se situe une trentaine d’années après. Le roman est finalement, et peut-être avant tout, une uchronie dans laquelle certaines grandes étapes civilisationnelles (l’héliocentrisme, le premier pas sur la Lune…) ont été accomplies par la culture asiatique et non pas occidentale, et qui est en avance sur notre temps. Et donc le roman, au sens chronologique, n’est pas si futuriste que cela. 😉

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  1. Je viens de le finir et j’ai adoré, comme les deux romans précédents de l’autrice. Elle a une plume particulière, c’est indéniable, et sa manière de faire me plaît vraiment beaucoup.
    Ce roman est beau, doux (et dur aussi, avec ces ados meurtris), optimiste, encore une très belle oeuvre. Comment ne pas avoir hâte de lire le suivant ?

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      1. Oui, doux n’est peut-être pas le mot juste, c’est l’écriture d’Emilie Querbalec qui me fait dire ça. Bienveillant alors peut-être ?
        Un certain désarroi oui, l’impossibilité de trouver sa place, sa voie. Le mal des ados bien souvent. C’est en effet très justement exprimé, avec une belle finesse.

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  2. Feyd -> « Un XXVIe siècle, qui plus est uchronique, moi j’appelle ça doublement lointain. »

    En fait pas tout à fait : le calendrier présenté dans le livre est le calendrier bouddhiste, dont l’année 2563 au début du roman correspond à l’année 2020 dans notre calendrier grégorien, et la fin se situe une trentaine d’années après. Le roman est finalement, et peut-être avant tout, une uchronie dans laquelle certaines grandes étapes civilisationnelles (l’héliocentrisme, le premier pas sur la Lune…) ont été accomplies par la culture asiatique et non pas occidentale, et qui est en avance sur notre temps. Et donc le roman, au sens chronologique, n’est pas si futuriste que cela.

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  3. Feyd -> « Un XXVIe siècle, qui plus est uchronique, moi j’appelle ça doublement lointain. »

    En fait pas tout à fait : le calendrier présenté dans le livre est le calendrier bouddhiste, dont l’année 2563 au début du roman correspond à l’année 2020 dans notre calendrier grégorien, et la fin se situe une trentaine d’années après. Le roman est finalement, et peut-être avant tout, une uchronie dans laquelle certaines grandes étapes civilisationnelles (l’héliocentrisme, le premier pas sur la Lune…) ont été accomplies par la culture asiatique et non pas occidentale, et qui est en avance sur notre temps. Et donc le roman, au sens chronologique, n’est pas si futuriste que cela.

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      1. En effet ce twist m’a surpris et j’ai été happé quelques pages mais le soufflet est vite retombé. C’est beau, sensible, bien écrit, intelligent, surprenant mais ce n’est pas pour moi, je me suis ennuyé. Et au final je suis plus déçu de ne pas avoir aimé le roman que par le livre. Et je continuerai à suivre l’autrice qui a un vraiment beaucoup de talent, en espérant que le prochain roman revienne sur des terres vraiment science-fictives

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        1. Je préfère aussi quand Emilie Querbalec écrit de la SF, mais comme je l’écris en fin de chronique, je pense que cela correspond à une nouvelle étape de son évolution d’autrice et je ne serais pas étonné qu’elle continue dans cette voie là plutôt que revenir à la SF pure et dure.

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