Changements de plans – Ursula K. Le Guin

Après Aux douze vents du monde (2018) et Les Quatre vents du désir (2022), les éditions Le Bélial’ poursuivent leur œuvre de publication des recueils de nouvelles d’Ursula K. Le Guin avec Changements de plans (Changing Planes, 2003), un inédit en français disponible depuis le 27 février 2025. Ces trois recueils ont la particularité d’avoir été composés par l’autrice elle-même et d’avoir remporté le prix Locus, respectivement en 1976, 1983 et 2004.

Si Aux douze vents du monde et Les Quatre vents du désir regroupaient des nouvelles précédemment publiées et sans liens thématiques forts, prenant ainsi des allures de rétrospective, Changements de plans se présente comme une construction originale centrée autour d’un concept qui sert d’articulation entre seize textes, dont dix étaient inédits au moment de la publication du recueil. Celui-ci est livré dans la première nouvelle, La Méthode de Sita Dulip. Il se base sur l’idée que l’attente dans un aéroport n’est « qu’un vague, court et épouvantable prélude à un intense, long et épouvantable trajet en avion ». La solution pour tuer le temps entre deux changements d’avion est de s’évader, et donc de changer de plan. Le jeu de mots est intraduisible en français, le terme anglais « plane » désignant aussi bien l’avion que le plan (d’existence). Cette possibilité fut découverte fortuitement par Sita Dulip à l’aéroport de Chicago alors que son vol de correspondance vers Denver avait été retardé. L’ennui combiné au stress du voyage et à indigestion provoquée par l’infecte nourriture servie à l’aéroport la fit glisser vers un autre plan d’existence. C’est ainsi que furent découverts le voyage multidimensionnel, et l’infinité des possibles.

Née à Berkeley, Ursula K(roeber) Le Guin est la fille de l’anthropologue américain Alfred Kroeber, spécialiste des Amérindiens et professeur à l’université de Berkeley, et de Theodora Kroeber, elle-même anthropologue et autrice d’ouvrage sur les cultures natives d’Amérique du Nord. Elle l’a souvent raconté en interview, cet environnement intellectuel a naturellement nourri son intérêt pour l’anthropologie sociale et son écriture.

C’est donc en anthropologue et humaniste qu’Ursula K. Le Guin aborde le thème du voyage entre plans d’existence et de la découverte d’autres sociétés — approche qui par ailleurs caractérise une large part de son œuvre. Elle reprend la tradition philosophique et satiriste des voyages extraordinaires, à la suite des Histoires vraies de Lucien de Samosate, de L’Utopie de Thomas Moore, Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, Micromégas de Voltaire, de Les États et empires de la Lune et Les États et empires du Soleil de Savinien de Cyrano de Bergerac, ou encore, plus près de nous, de Créateur d’étoiles d’Olaf Stapledon, et d’une bonne partie de la science-fiction à vrai dire, tant les œuvres que je cite là sont toutes vues de nos jours comme précurseures du genre.

Les seize nouvelles qui constituent Changements de plans ne sont pour ainsi dire pas des nouvelles indépendantes, mais des vignettes formant une encyclopédie imaginaire et critique de sociétés autres. Chacune repose sur une idée, détournant et amplifiant un trait humain, pour en faire une satire. Les nouvelles sont alternativement humoristiques, amères, dramatiques ou emplies d’espoir et de beauté. En se focalisant sur l’étrangeté familière, l’ubiquité des interprétations, voire le syllogisme, et un brin d’utopie, tout en allant à l’essentiel des choses, Ursula K. Le Guin s’inspire ici aussi de l’auteur argentin Jorge Luis Borges dont on ne peut que remarquer la forte proximité à travers plusieurs nouvelles. La quatrième de couverture cite une critique parue dans The New York Times Book Review faisant de Changements de plans « une fiction philosophique à la manière de Jonathan Swift et Jorge Luis Borges ». Le rapprochement, évidement à la lecture, est d’autant facilité que l’autrice cite nommément ces deux auteurs dans le recueil. La filiation est transparente et revendiquée.

« Le but de nos rêves […] consiste à agrandir notre âme en nous autorisant à imaginer tout ce qui peut être imaginé : à nous libérer de la tyrannie et de l’intolérance de l’individualité en nous permettant d’éprouver les peurs, les désirs et les joies de chaque esprit dans chaque corps vivant à proximité de nous. » Le rêve social des Frines.

Voilà qui sonne presque comme une définition de la littérature et de son engagement.

Publié originellement en 2003, Changements de plans est une composition relativement tardive d’Ursula K. Le Guin et qui constitue à mon sens un condensé de l’essence de l’œuvre de l’autrice, un moment empreint de sagesse et d’expérience. C’est un superbe recueil de textes qui bénéficie de la très belle traduction de Mélanie Fazi (et Pierre-Paul Durastanti pour la nouvelle Les Voltigeurs de Gy qui avait été traduite et publiée dès 2002 dans le numéro 25 de la revue Bifrost), et est mis en valeur par cette édition dans la collection de qualité Kvasar chez Le Bélial’ qui reprend les illustrations intérieures de la version originale réalisées par Eric Beddows. Une des belles parutions de ce début d’année.


D’autres avis : Le Nocher des livres, Au pays des Cave Trolls, Weirdaholic


  • Titre : Changements de plans
  • Autrice : Ursula K. Le Guin
  • Publication originale : 2003 (Anglais US)
  • Publication française : 27 février 2025, Le Bélial’, coll. Kvasar
  • Traduction : Mélanie Fazi et Pierre-Paul Durastanti
  • Illustration de couverture : Aurélien Police
  • Illustrations intérieures : Eric Beddows
  • Nombre de pages : 288
  • Format : broché (22,90 €) et numérique (12,99 €)

6 réflexions sur “Changements de plans – Ursula K. Le Guin

  1. Merci pour cette critique !

    N’ayant jamais lu Ursula K. Le Guin (pas taper ^^), est-ce que ce recueil peut être une bonne porte d’entrée pour découvrir son œuvre ? Ou vaut-il mieux commencer par ses classiques comme le cycle Terremer ou La main gauche de la nuit ? Ou autre ?

    Aimé par 1 personne

Répondre à FeydRautha Annuler la réponse.