
Troisième volet conclusif d’une trilogie difficilement classable, une forme d’étrangeté littéraire qui trouve ses racines à la fois dans la pataphysique et la psychanalyse — raison pour laquelle l’auteur lui-même invoque le terme de patanalyse — la novella Clapotille de Laurent Pépin est parue en octobre. Je vous avais parlé de Laurent Pépin à l’occasion de ma lecture des deux premiers textes, là aussi sous le format novella dans la collection La Tangente chez Flatland. J’en avais dit grand bien, jugez plutôt : « Exploration clinique et poétique de la psyché humaine, Monstrueuse féérie et Angélus des ogres constituent une œuvre littéraire fascinante, chaotique et horrifique, admirablement écrite. » Depuis, l’auteur a révisé et réédité Monstrueuse féérie et Angélus des ogres aux éditions Fables fertiles, qui publient aujourd’hui Clapotille.
S’il est délicat à ce stade de proposer un résumé des épisodes précédents, il me faut toutefois apporter une précision importante : la trilogie ne constitue pas un roman, mais un long poème en prose, qui substitue à la décomposition psychotique — terme clinique qui désigne le processus selon lequel un patient ne différentiant plus ce qui est réel de ce qui ne l’est pas — la décompensation poétique. Ne perdez pas pied, tout va bien se passer. Ou pas.
« C’était sans doute pour ça que l’on avait décidé un beau jour de devenir un personnage de conte, la déchéance de la mère, les suicides du père, sa saleté, la violence de la maison, mais peut-être surtout cette terreur qui nous condamnait depuis toujours à rester à l’écart des autres enfants en les guettant de loin pour s’imaginer jouer avec eux. »
Le narrateur de Monstrueuse féérie est, comme l’auteur, psychologue clinicien attaché au service des « volubiles », mis face à une évolution des pratiques psychiatriques qu’il juge dangereuse pour ses patients. Lui-même habite un univers mental peuplé des monstres (ses traumatismes d’enfance, son angoisse d’être lui-même un monstre), des Monuments (ses patients) et d’Elfes, voix aussi lumineuses qu’une leur d’espoir. Dans Angélus des ogres, il passe de l’autre côté et se trouve interné dans le Centre psychiatrique où il exerçait. Il y rencontre Lucy, une elfe thanatopractice qui met le trait unaire des disparus en bocal (Lacan, où es-tu ?).
Clapotille se déroule quelques années plus tard. Lucy n’est plus, et lors d’une longue nuit d’hiver, le narrateur forme de ses mains dans le sable enneigé une petite fille, leur fille, qui prend vie sous ses yeux, 17 ans après sa naissance. Clapotille est une rêveuse, dans un monde où le rêve est interdit et se refourgue dans des lieux interlopes, des bars à rêves. Elle tentera de sauver de lui-même ce père en lutte perdue d’avance contre ses Monstres : le taxidermiste, l’Homme-bête, le Démuni, le Monstre de la caverne, l’Amour-en-famille (!). Autant d’incarnations de son enfance, de ses traumatismes et du mal qu’il croit pouvoir infliger aux autres, et à Clapotille.
« Et que je tombe le cœur en avant sur un clou géant. »
Au sein des recensions que vous pouvez trouver sur la trilogie, ou sur Clapotille, dans les revues de presse, chacun y va de comparaisons, de références plus ou moins obscures. C’est mal. Le « on pense à » ne sert jamais que l’auteur de la critique et non l’auteur du texte ni son lecteur. Mais je vais tout de même le faire à mon tour. Moi j’y lis du Antonin Artaud (l’un des personnages se nomme d’ailleurs Antonin) et son cri contre les asiles d’aliénés, et du Lautréamont pour le versant décompensation poétique. Lautréamont est d’ailleurs implicitement convoqué dans le chapitre 6 qui rappelle la célèbre strophe 4 du Chant 4 des Chants de Maldoror, vous savez, le célèbre « Je suis sale. Les poux me rongent… »
Monstrueuse féérie, Angélus des ogres, et Clapotille offrent aux lecteurs une expérience littéraire peu commune, sombre, très sombre, qui vise pourtant la sublimation. Laurent Pépin dit l’indicible, se faisant le secrétaire des Monuments, par les mots qu’il convoque, les images qu’il provoque, la décompensation poétique et le conte. Ce sont de grands textes, de très grands textes.
D’autres avis : L’Imaginarium de symphonie, Weirdaholic,
- Titre : Clapotille
- Auteur : Laurent Pépin
- Série : Monstrueuse féérie
- Publication : 17 octobre 2024, Fables fertiles
- Nombre de pages : 128
- Format : papier (17,50 €)
3 réflexions sur “Clapotille — Laurent Pépin”