La hard-SF au féminin – (Nouvelles)

De retour des Utopiales, la grande fête nantaise qui fait dialoguer la science et les arts sous l’égide de la science-fiction, on a envie de lire de la hard-SF, ce sous-genre qui fait la part belle au réalisme scientifique dans des textes qui provoquent le vertige. Or j’ai lu récemment, sous le clavier d’un auteur français, que la hard-SF serait un genre « masculiniste ». En plus d’être particulièrement ignorante, l’affirmation est aussi remarquablement sexiste. Il existe de nombreuses autrices qui s’intéressent au développement des sciences et écrivent de la hard-SF, qu’elles soient de formation scientifique ou non, et elles le font très bien. Je vous propose donc une petite sélection de textes courts, parce que c’est l’essence de l’art et afin que vous puissiez les aborder sans crainte – car, oui, la hard-SF fait parfois un peu peur –  écrits par des autrices qui montrent qu’elles peuvent faire aussi bien si ce n’est mieux que leurs homologues masculins dans ce domaine.

Pissenlit – Elly Bangs

Commençons par l’un des plus beaux textes du genre. Initialement publiée sous le titre Dandelion dans le numéro 144 de Clarkesworld magazine en septembre 2018, la nouvelle a été traduite par Gilles Goullet et publiée dans le numéro 109 de la revue Bifrost en janvier 2023. Elle prend la forme d’une lettre ouverte d’une petite fille à sa grand-mère aujourd’hui décédée, ancienne employée de la NASA, mais qui 100 ans auparavant, en Octobre 1961, a fait une découverte inquiétante en Antarctique. L’objet trouvé pèse 6 tonnes et est radioactif. Officiellement reconnu comme un débris spatial soviétique, sans doute une arme, à une époque où les américains ignoraient tout du programme spatial russe, l’objet est appelé Sputnik X. Pour la grand-mère de la narratrice, cet objet s’appellera Pissenlit, et a une origine beaucoup plus lointaine que le Kazakhstan, et beaucoup plus ancienne que l’URSS. Cette découverte va engager sa famille sur trois générations. La nouvelle fait l’usage intelligent de trois concepts qu’elle relie : l’hypothèse panspermique de l’origine de la vie sur Terre, l’idée de plateau technologique et celle de l’éternel recommencement.

Le Sauveur – Nancy Kress

Il est impossible de parler de hard-SF sans parler de Nancy Kress. Si Greg Egan est surnommé le pape du genre, alors sa papesse est indéniablement Nancy Kress. Le recueil de nouvelles Danses aériennes publié aux éditions le Bélial’ dans la collection Quarante-Deux en donne un magnifique aperçu. On y trouve notamment la novella Le Sauveur. Octobre 2007. Le monde entier retient son souffle. Un objet volant non identifié mais sûrement pas naturel est entré dans le système solaire et se dirige vers la Terre, ou plus précisément vers un champ du côté de Saint-Paul, Minnesota. Premier contact ! Les scientifiques sont là, l’armée est là, les journalistes sont là, quand l’objet, un gros œuf métallique brillant, se pose. Quand tout à coup… rien. La zone est mise en quarantaine, l’objet est étudié sous toutes les coutures et rien ne sort. Silence radio, il est impénétrable. Passé les premiers émois pendant lesquels quelques hurluberlus se jettent des ponts et d’autres au pied des croix, toujours rien ne se passe. Cela va durer ainsi jusqu’en 2295. Entre temps, des sociétés s’écroulent et se relèvent. L’œuf tombé du ciel est oublié, retrouvé, adoré, négligé, à nouveau oublié, ainsi de suite. L’humanité, elle, poursuit ses cycles d’autodestruction, faits de guerres et d’alliances, de déconstruction puis de reconstruction. L’œuf de l’espace s’éveillera.

Something in the air – Carolyn Ives Gilman

Si l’autrice américaine a reçu le Grand Prix de l’imaginaire pour Rencontre avec l’extraterrestre, c’est d’un autre texte que je vais vous parler. Publié dans l’anthologie Mission Critical de Jonathan Strahan en 2019, Something in the Air est un texte remarquable. Le Tangier est un vaisseau d’exploration scientifique qui a voyagé pendant 12 années vers T46C, une jeune étoile bleue. Il s’agit d’un navire de petite taille, qui n’emporte que six personnes en sommeil cryogénique. En plus des trois membres composant le personnel de navigation, trois scientifiques complètent l’équipage.  Dès leur arrivée dans le système, l’étrangeté de T46C devient énigme. L’étoile ne se comporte plus comme observé précédemment. Ce qu’ils découvriront sur place remettra en question leur perception de l’univers. Sachez que j’ai proposé ce texte à Olivier Girard et qu’il en a acquis les droits pour une publication prochaine dans la revue Bifrost.

Falling off the edge of the world – Suzanne Palmer

Falling off the edge of the world appartient la catégorie des bons, voire très bons, textes de Suzanne Palmer. Il a été publié dans le numéro de novembre/décembre 2022 du magazine Asimov’s science fiction. L’autrice y transporte l‘histoire de Robinson Crusoé dans un futur lointain, et dans une portion de l’espace qui l’est encore plus. Gabe et Alis sont les deux seuls survivants du terrible accident subit par l’Hellebore, un vaisseau transportant une trentaine de colons de Beenjai, alors qu’il se déplaçait dans l’hyper-espace. Le vaisseau est quasiment coupé en deux, et s’ils peuvent communiquer, Gabe et Alis ne peuvent se rejoindre. Ils vont devoir pourtant s’entraider pour survivre. Vingt-sept ans plus tard, une équipe d’explorateurs venus de Beenjai retrouve l’épave de l’Hellebore.  Mais que peuvent-ils espérer retrouver à son bord après tant de temps ? C’est un texte qui a de bonnes chances de se voir traduit en français.

Paradis perdu – Ursula K. Le Guin

Qui dit hard-SF ne dit pas forcément physique ou biologie, mais aussi sociologie. Et la championne des expérimentations sociales est Ursula K. Le Guin. En 2002, elle publie le recueil The Birthday of the World and other stories. Il est traduit et publié en 2006 sous le titre L’anniversaire du monde dans la collection Ailleurs et demain chez Robert Laffont. On y trouve Paradis perdus, une novella d’une centaine de pages qui parle d’arche générationnelle. Ursula Le Guin imagine un voyage de 201 ans, impliquant six générations en plus de la génération 0 qui a quitté Ditchou, ou Ti Chiu à savoir la Terre, à destination de Shinditchou, ou XinTi Chiu à savoir la Nouvelle Terre. La génération des nouveaux colons doit être la sixième. Le Guin tisse le canevas d’une utopie en concevant en détails les règles sociales qui pourraient réguler une société humaine dans les entrailles d’un vaisseau spatial pendant plusieurs générations. La question centrale est celle du maintien de la population à un niveau constant d’environ 4000 personnes par la régulation des naissances tout en respectant au mieux la liberté individuelle, notamment dans l’expression de sa sexualité. L’autrice y montre une société humaine qui évolue en s’adaptant à son nouvel environnement. L’enjeu est la quête de sens, que ce soit chez ceux qui acceptent l’objectif initial du voyage ou chez ceux qui s’en détournent. C’est un texte passionnant.

Jardins Virtuels – Sylvie Denis

Pour finir, je parlerai d’une autrice française, et ne vous proposerai pas de découvrir un seul texte mais tout un recueil. Sylvie Denis est autrice de science-fiction s’inscrivant dans ce genre qui traque l’émergence de nouvelles technologies dans nos quotidiens. Elle fait aussi partie de celles qui ont fait découvrir Greg Egan en France, notamment en traduisant ses nouvelles. Son recueil Jardins Virtuels, publié en 2003 chez Folio SF, est un exemple du genre. En treize nouvelles présentant une forte intertextualité, entre cyberpunk et hard-SF, entre nanotechnologies et clonage, entre cités en ruine et réalités virtuelles, Sylvie Denis imagine des possibles dans un avenir proche et très réaliste où l’humain se confronte pour le meilleur ou pour le pire à un futur incertain.


Voilà pour le format court. Si vous voulez des recommandations de romans, c’est ici.


14 réflexions sur “La hard-SF au féminin – (Nouvelles)

  1. Excellent article permettant de remettre quelques pendules à l’heure, et bonne nouvelle pour le texte de Gilman ! On y trouve tout de même cette phrase incroyable : « We share a reality, but they see one cross section of it, we see another ».

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ces suggestions ! C’est effectivement important de rappeller que ce genre – et les sciences de manière générale –n’est pas reservé qu’aux hommes, et je rajouterais que s’il y a de nombreuses autrices du genre, il y a également de nombreuses lectrices !

    Aimé par 1 personne

  3. Noté pour la pile (Heu le stock…) De livres à commander ^^
    Et des sujets assez intéressants !
    Et oui, les Dames sont de très bonnes écrivaines, et oui, les sujets traités sont parfois hors des sentiers balisés, mais pour le plus grand plaisir des lecteurs.
    La suite ^^ !!!

    Aimé par 1 personne

Répondre à Les Lectures du Maki Annuler la réponse.