
Premier livre traduit en France de la romancière et poétesse danoise Olga Ravn, Les Employés a été publié en 2020 à La Peuplade puis repris en 2021 chez Pocket, dans la collection « Imaginaire ». Des chroniqueurs de bon goût ont déjà parlé de ce roman singulier – il l’est – et évoqué une expérimentation littéraire postmoderne ou des accointances avec le New Weird. Pour ma part, je le rapprocherai du théâtre de l’absurde de Beckett, Ionesco et Genet. De manière tout à fait transparente, l’autrice s’inspire de, voire se repose sur comme on s’appuie sur un corpus existant, trois romans classiques de science-fiction : R.U.R. de l’auteur tchèque Karel Čapek (à qui on doit l’invention du mot robot), Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick, et Solaris de Stanislas Lem. On peut en citer d’autres, mais ces trois se mêlent et se condensent dans Les Employés. Quel rapport avec le théâtre de l’absurde ? me demanderez-vous, lecteurs qui ne se laissent pas distraire par mes digressions. Tout comme Ada Palmer invoque le spectre de Thomas Hobbes et le fait revivre comme interlocuteur dans Terra Ignota, permettez-moi d’invoquer la figure tutélaire d’ Antonin Artaud. Elle me permet de faire le lien entre Karel Čapek et le théâtre de l’absurde. R.U.R. n’était initialement pas un roman mais une pièce de théâtre qui fut jouée en France en 1924 à la Comédie des Champs-Élysées avec Antonin Artaud dans le rôle de Marius le robot. Plus tard, Antonin Artaud a publié un essai resté célèbre sur le théâtre, Le Théatre et son double, qui inspira par la suite le théâtre de l’absurde.
« Et ce que le théâtre peut encore arracher à la parole, ce sont ces possibilités d’expansion hors des mots, de développement dans l’espace, d’action dissociatrice et vibratoire sur la sensibilité. » Antonin Artaud, le théâtre et son double, 1938.
Les Employés se présente sous la forme de 99 dépositions, textes dont la longueur varie de quelques lignes à deux pages, qui sont autant de témoignages des employés du six-millième vaisseau spatial transportant des objets recueillis sur la planète Nouvelle Découverte pour le compte de l’organisation. Les employés sont des humains et des ressemblants, autrement dit des nés et des créés. Ils n’ont pas de noms mais sont désignés par « le troisième pilote » ou encore « le cadet 4 ». Ce sera le seul contexte, les seuls termes utilisés, et nous n’en saurons pas plus. Olga Ravn ramène le monde à sa plus simple expression, le dépouille de tout artifice narratif ou sémantique. En limitant le vocabulaire à des expressions purement utilitaires, objets/organisation/employés, l’autrice se concentre sur l’essentiel et ouvre une possibilité d’expansion hors des mots.
« La poésie est anarchique dans la mesure où elle remet en cause toutes les relations d’objet à objet et des formes avec leur significations. » Ibid.
C’est une poésie anarchique que déploie alors Olga Ravn. Confrontés à l’existence de ces objets extraterrestres et à l’impossibilité de les comprendre, tout comme l’océan de Solaris reste incompréhensible à Kris Kelvin et ses compagnons d’infortune, les employés du six millième vaisseau leur donnent des noms remettant en cause les formes et leur signification : « le gode ceinture inversé, le cadeau, le chien, le haricot à moitié nu ». La présence de ces objets va bouleverser les équilibres et provoquer des événements qui appelleront en retour l’enquête menée par l’organisation à travers ces 99 dépositions.
« Je voudrais qu’un collègue ressemblant me poignarde. Je voudrais n’être qu’un corps dans une draperie rouge, et que personne ne puisse plus entrer en contact avec ce corps. Puis-je léguer mon corps à la science ? Puis-je obtenir mon transfert comme le troisième pilote et le cadet 4 ? Pouvez-vous vous servir de mon cadavre pour quelqu’un d’autre ? Non, je ne sais pas pourquoi je le dis, mais transpercez moi le ventre. Je voudrais disparaitre par la volonté d’un autre, je voudrais éprouver l’extase, seulement une fois, sur le six millième vaisseau. » Déposition 114, Les Employés, Olga Ravn.
Humains et ressemblants vont faire l’expérience d’une altérité toute solarienne, ressentir, éprouver, et rêver. Les androïdes rêvent mais pas de moutons électriques. Ils font l’expérience d’une humanité qui leur est niée par leur origine et leur programmation, à travers des sensations, des hallucinations, des rêves. Ils vont alors étendre leur champ de conscience jusqu’à remettre en question leur condition, comme les robots de R.U.R.
« Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre tout cela. » Antonin Artaud, le théâtre et son double, 1938.
Les humains eux, s’enfoncent dans une mélancolie, elle aussi toute solarienne. Comme dans le théâtre de l’absurde, Olga Ravn déstructure la parole pour lui enlever toute signification immédiate, elle amenuise la communication et réduit la logique des échanges. C’est l’agencement des dépositions, comme l’agencement des scènes dans le théâtre de l’absurde, qui donne un sens. Ne reste alors que l’homme confronté à sa terrible condition. Ce fut tout le travail de Beckett que de sortir de l’évidence cartésienne pour ramener la condition humaine à sa subjectivité.
On apprend en dédicace que les objets d’Olga Ravn ont été inspirés par et ont inspiré en retour les sculptures de l’artiste plasticienne Lea Guldditte Hestelund qui dans sa quête de la forme et de sa signification s’inspire du surréalisme. L’artiste travaille sur les formes et leur perception au-delà de la forme, jouant sur le toucher, voire les odeurs.
Antonin Artaud conclut :
« C’est par la peau qu’on fera rentrer la métaphysique dans les esprits. »
- Titre : Les Employés
- Autrice : Olga Ravn
- Traduction : Laila Flink Thullesen et Christine Berlioz
- Edition : Pocket, 16 septembre 2021
- Nombre de pages : 176
- Support : papier (7€)
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