Houston, Houston, me recevez-vous ? – James Tiptree Jr.

Deuxième novella proposée dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’ à l’occasion de l’opération promotionnelle annuelle, la sixième, Houston, Houston, me recevez-vous ? est aussi l’opportunité de voir réédité un texte de James Tiptree  Jr, dont on ne peut pas dire que les productions aient inondé les côtes françaises. Je ne vous ferai pas l’affront de supposer que vous ne savez pas qui est James Tiptree Jr., car je vous sais fort éduqués, chers lecteurs de l’épaule d’Orion, mais si jamais c’était le cas, cliquez donc ici et faites vite, je vous attends… Voilà, derrière le nom masculin James Tiptree Jr. se cachait une autrice, Alice Bradley Sheldon. Si le fait est longtemps resté ignoré, notamment au moment de la parution de cette novella qui a reçu le prix Nebula en 1976 et le prix Hugo l’année suivante, ce n’est plus le cas 47 ans plus tard. On peut donc difficilement considérer que cette révélation, qui n’en est pas une, constitue un twist – on verra en quoi – d’autant que tout ceci est écrit sur le rabat de couverture de la présente édition.  Je n’ai donc pas le sentiment de vous enlever le plaisir d’une découverte en le rappelant. Et en quoi d’ailleurs cela pourrait-il bien constituer une surprise ?

Alice Bradley Sheldon est une autrice résolument féministe qui s’est amusée tout au long de sa carrière littéraire à adopter un regard masculin à travers ses personnages, quitte à caricaturer, pour en dénoncer la toxicité. Beaucoup se sont laissé prendre au piège, clamant que James Tiptree Jr. professait des valeurs masculines. D’où la surprise tranchante lorsque son identité fut dévoilée. Et Houston, Houston, me recevez-vous ? est un parfait exemple de l’opération d’émasculation littéraire à laquelle Alice/James s’est consacrée.

La novella raconte la confrontation de trois astronautes américains se prenant un vent solaire épique et se retrouvant projetés sans le savoir trois siècles plus tard, avec les représentants d’une civilisation humaine transformée. En effet, seules les femmes ont survécu à une épidémie mondiale. Le récit est celui de leur rencontre. Elle va mal se passer. James Tiptree Jr. use d’un artifice scénaristique, une drogue injectée dans l’organisme des astronautes, pour faire entendre tout haut ce que ces trois hommes pensent tout bas. En temps normal, ce serait sans doute déjà très moche de pouvoir entendre les pensées de quiconque, mais là c’est particulièrement gratiné. Chacun des trois astronautes incarne une version différente d’un certain masculinisme toxique. Et quand bien même ils se trouvent en désaccord, l’esprit de meute agit et pousse les autres à accepter et défendre les comportements inacceptables. On peut pas dire que James Tiptree Jr. fasse dans la demi-mesure. Ses personnages masculins sont de vrais connards, il n’y a pas d’autre mot. Le tout possède un parfum franchement daté et on est tenté, il faut le reconnaitre, d’y voir un manque prononcé de subtilité dans l’approche à l’arme lourde du sujet.

Mais voilà, en plus de fournir l’occasion de rééditer une autrice quelque peu ignorée en France et qui pourtant a marqué l’histoire de la SF américaine (au point d’avoir un prix à son nom avant que celui-ci ne soit retiré pour des raisons que je n’évoquerai pas car cela nous emmènerait trop loin dans les discussions), cette parution chez Le Bélial’ est aussi l’occasion de poser la question : est-il si daté ce texte ? Le comportement des personnages est-il caricaturé ? Les mentalité ont-elles changé ? Les hommes en 2023 sont-ils moins cons que ces trois astronautes de fiction imaginé en 1976 ? Je vous laisse le loisir d’y répondre vous-même en allant faire un tour sur les réseaux sociaux, ou simplement en vous promenant dans la rue en bas de chez vous. Quant au texte, il est dur, il tranche et il ne retient pas les coups. Nous entendrons reparler de James Tiptree Jr. avant la fin du monde.


D’autres avis : Le Maki,


  • Titre : Houston, Houston, me recevez-vous ?
  • Autrice : James Tiptree Jr.
  • Traduction : Jean-Daniel Brèque, révisée par Jean-Daniel Brèque
  • Parution : 18 mai 2023, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 128
  • Support : papier et numérique

7 réflexions sur “Houston, Houston, me recevez-vous ? – James Tiptree Jr.

  1. A l’occasion de la sortie de cette nouvelle édition j’ai relu mon exemplaire de cette novella dans « Le livre d’or de James Tiptree ».
    Effectivement, même si l’histoire est prenante et intéressante (en particulier l’organisation de la société des femmes), c’est quand même assez caricatural et manichéen.
    On se demande comment les tests drastiques de la NASA ont pu laisser passer de tels connards pour intégrer le corps des astronautes. Le fanatisme religieux du commandant n’a pas été détecté ? Les pulsions de viol du second non plus ?
    Et tout ça alors qu’on sait que ce qui est recherché avant tout lors des tests de sélection des astronautes c’est la stabilité émotionnelle et psychologique ?
    J’ai eu un peu de mal à suspendre mon incrédulité.

    J’aime

    1. Dans le référentiel américain, le commandant n’est pas particulièrement fanatique, il est juste chrétien. Les US sont un des pays les plus religieux au monde, on a parfois tendance à l’oublier en Europe. Quant aux pulsions de viol du second, dans un milieu 100% masculin, ça ne pose pas de problème, (Il a fallu attendre 1978 pour que la NASA soit autorisée à recruter des femmes et 1983 pour que la première astronaute américaine effectue un vol.) Quant à la stabilité psychologique, en effet. Mais ce n’est qu’une fiction métaphorique.

      J’aime

Laisser un commentaire