
La Vieillesse de l’axolotl est un conte futuriste déjanté écrit par le philosophe et écrivain de science-fiction polonais Jacek Dukaj. J’avais eu le loisir — et le plaisir — de le lire il y a quelques années dans sa traduction américaine, que j’avais trouvée remarquable, au point d’en recommander la publication à une importante maison d’édition française. Le projet n’a toutefois pas abouti, en raison de négociations difficiles avec l’auteur. La parution, en octobre 2024, d’une traduction française chez Rivages m’a donc offert l’occasion de redécouvrir le texte, pour proposer une première version de cette critique dans le numéro 117 de la revue Bifrost.
Un événement cosmique d’origine inconnue engendre une vague de neutrons qui balaye la Terre détruisant toute vie organique. À la faveur de la lente rotation planétaire, quelques centaines d’individus profitent des dernières technologies développées pour les jeux vidéo afin de réaliser une copie numérique de leur esprit avant que leur hémisphère soit à son tour exposé aux radiations. Privés de corps, ils sont contraints à se transférer dans les processeurs de robots agricoles, de machines industrielles, voire de sexbots japonais, devenant ainsi des Transformers. Ceux qui ont la mauvaise idée de se télécharger sur internet ne survivent pas aux malwares et autres virus. Des alliances se créent, d’abord sur des critères géographiques, puis des groupements d’intérêt basés sur le contrôle des ressources. Des philosophies apparaissent, des religions naissent, chacun tentant de donner un sens à cette nouvelle existence. Les copies numériques n’étant que superficielles, et donc incomplètes, tous prennent conscience de la perte irréversible de leur humanité. Certains tentent alors de recréer la vie biologique à partir des banques de données génomiques. Mais rien ne se passe comme souhaité et la vie organique 2.0 va évoluer différemment de ce qu’elle était. De leur côté, les Transformers modifient leurs corps mécaniques selon leurs besoins. Mais lorsque tout est possible, rien ne pousse au progrès. La Vieillesse de l’axolotl suit le parcours de Greg à travers cette nouvelle inexistence. Rescapé de l’Extermination, Greg se dirige à petits pas vers une grosse déprime ontologique.
À la manière d’Olaf Stapledon qu’il cite en fin d’ouvrage, Jacek Dukaj propose une réflexion sur la nature humaine, à travers un récit à la fois distrayant, voire même très humoristique dans ses références à la culture geek, qui utilise les clichés de la science-fiction moderne pour construire un conte philosophique. En privant les humains de corps biologiques, il interroge la nature de la conscience, de la perception et des émotions, et de l’âme humaine s’il en existe une. C’est un court roman très réussi, aussi amusant que déprimant, intelligent et passionnant à lire.
Enthousiasmant, donc. Hélas, on ne peut en dire autant des choix ayant présidé à l’édition française du texte. Conçu à l’origine comme une œuvre numérique enrichie d’illustrations et d’un glossaire, Starość aksolotla a été traduit aux Etats-Unis sous le titre The Old Axolotl et publié en 2015 dans son format initial, soit une novella de 160 pages électroniques. Les éditions Rivages ont choisi de lui donner un corps physique — très bien ! — mais au prix d’un tour de passe-passe discutable : en n’imprimant qu’une page sur deux, uniquement au recto, l’éditeur transforme artificiellement le texte en un volume de 336 pages vendu au prix d’un roman. Certes, les versos accueillent parfois quelques illustrations ou entrées de glossaire (par ailleurs largement dispensables), mais rien qui justifie, à mon sens, un tel positionnement tarifaire pour une novella. Le lecteur avisé se tournera vers l’édition poche, bien plus raisonnable.
Tout aussi regrettable, la traduction française ne soutient pas la comparaison avec la version anglaise, dont j’avais apprécié les trouvailles lexicales et la qualité stylistique. Ici, le texte souffre d’incohérences, d’approximations, et d’une pauvreté littéraire qui ne rend pas hommage à ce récit pourtant d’une grande inventivité. Je n’y ai pas retrouvé la novella qui m’avait tant enthousiasmé. Dommage — et frustrant — pour le lecteur français.
Ailleurs sur les blogs : Gromovar (pour la version US), Le Nocher des livres (VF),
- Titre : La Vieillesse de l’axolotl
- Auteur : Jacek Dukaj
- Publication : 9 octobre 2024, Rivages, coll. Imaginaire
- Traduction : (du polonais) Carolline Raszka-Dewez
- Nombre de pages : 336
- Format : broché (22,5€), poche (9€) et numérique (8,99€)