Poisson poison – Ned Beauman

Quoi de plus approprié pour célébrer la nouvelle année que l’ouvrir par la lecture d’un roman astucieux et absurde, intelligent et tragique, aussi drôle qu’il est déprimant ? Poisson poison de Ned Beauman paraitra le 15 janvier au département Imaginaire des éditions Albin Michel, sous une traduction de Gilles Goullet qui, malgré les aléas climatiques de plus en plus sévères, n’a pas encore perdu ses L. Vous pourrez l’acquérir (le livre, pas le traducteur) en format papier ou en format électronique si vous préférez l’extraction des terres rares à la déforestation.

L’auteur : Ned Beauman est jeune, moins de quarante ans, et Britannique. Son sens de l’humour en porte les stigmates. Il a déjà publié cinq romans outre-Manche. Deux ont précédemment été traduits et publiés aux éditions Joëlle Losfeld : L’Accident de téléportation (2025) et Glow (2017). Je ne les ai pas lus et l’auteur m’était inconnu jusqu’à maintenant. Son dernier roman en date, Venomous Lumpsucker (devenu Poisson poison en français) a remporté le prestigieux prix Arthur C. Clarke en 2023. Une belle référence en ce qui me concerne tant ce prix semble encore soutenir un certain niveau de qualité, contrairement à d’autres dont les critères d’appréciation sont plus volatils.

Le cadre : le marché des quotas carbone est un système mis en place par le protocole de Kyoto, signé en 1997, qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre par une incitation économique permettant d’acquérir des crédits carbone pour des projets vertueux ou au contraire de payer une taxe en cas de dépassement de quotas préétablis. Dès sa création, soutenue par les grandes industries qui ont préféré ce système financier à une simple taxation, toutes sortes de dérives sont apparues. Notamment en faisant passer pour décarbonés des projets qui ne l’avaient jamais été, carbonés. Bref, faites confiance au monde de la finance pour pervertir toute idée qui aurait initialement pu paraitre efficace. Bienvenue dans le monde du greenwashing.

Dans Poisson poison Ned Beauman imagine que dans un futur proche, à la suite de la disparition du dernier panda géant, le concept du marché des quotas carbone est appliqué au vivant, et qu’est créé un « crédit d’extinction » visant à inciter financièrement les nations et les industries à limiter la disparition des espèces animales sous le coup de l’action humaine. L’auteur creuse l’idée, la confronte à la complexité bêtise du monde réel, et la pervertit de toutes les manières possibles. Des sociétés spécialisées dans la gestion des droits sont créées, et toute la mécanique financière se met en place pour influencer, tricher, détourner, corrompre. Mais tout va bien, car l’ADN des espèces animales est séquencé, numérisé et conservé dans des banques de données. Et on ne peut dire qu’une espèce a totalement disparu si une copie électronique en est conservée quelque part, pas vrai ?

Le récit : Karin Resaint est une biologiste suisse allemande qui a fait sa spécialité d’évaluer le niveau d’intelligence des espèces menacées. Car, une espèce animale montrant des signes d’intelligence équivaut à une taxation beaucoup plus élevée en cas d’extinction que votre misérable ver au système nerveux simplifié. Sa présente mission est d’évaluer le lompe venimeux, un poisson rare et laid, dont l’aire de reproduction située au large de la Suède, précisément là où la compagnie minière indienne Brahmasamudran compte lancer ses machines à fort potentiel de destruction environnementale. Les conclusions de la biologiste ne vont pas dans le sens qu’espérait la compagnie qui finance son étude, et au moment de remettre son rapport, elle apprend que le mal est déjà fait et qu’un bug dans la programmation des drones-machines a mis un terme à l’existence du poisson.

Mark Haylyard est cadre sup’ dans la Brahmasamudran, au titre de coordinateur de l’impact environnemental pour l’Europe du Nord. Sa vision du bonheur personnel se limite à son assiette. Fin gourmet, il ne vit que pour les plaisirs de plus en plus rares des produits de qualité qu’il peut mettre sous sa fourchette. Pour lui, le règne animal se divise en deux catégories : ce qui est fin sous le palais et ce qui n’a aucun intérêt gustatif. Et pour alimenter sa passion, il a un peu joué avec les droits acquis par la compagnie sur les marchés financiers. L’extinction accidentelle d’un poisson, classé intelligent par une sotte biologiste, est une nouvelle dont il aurait préféré se passer. D’autant qu’il risque désormais la prison pour avoir détourné les crédits de la Brahmasamudran.

Haylyard et Resaint, personnages antagonistes et élégamment caricaturaux, vont devoir travailler ensemble, chacun mû par des objectifs personnels décalés (je ne révèle pas celui de la biologiste qui frise la folie), pour partir à la recherche des derniers représentants de l’espèce de ce pauvre poisson qui au cours du roman n’en finit pas de s’éteindre suite à des événements de plus en plus absurdes. Ils parcourront la mer Baltique, allant de Suède en Estonie, dans une réserve animalière, puis en Finlande dans un camp de travailleurs britanniques, non, pardon, de travailleurs du Royaume Ermite (sachez que dans le roman on ne mentionne jamais les États-Unis, par politesse, tant le sujet est considéré comme gênant par les Européens), sur une île artificielle non étatique et technoanarchiste flottant au milieu de la mer baltique, où tout est permis par l’absence de lois ou simplement de sens moral, puis finalement au pays de Galles qui n’est plus le pays de Galles, car il a été vendu à… enfin, vous verrez. Le tout en croisant des personnages plus fous les uns que les autres, jusqu’à un final délirant et pourtant si probable (et qui par ailleurs existe déjà dans une moindre mesure).

À la lecture de Poisson poison, on ne peut s’empêcher de penser à la comédie dramatique Don’t Look Up réalisée par Adam McKay et sortie en 2021 sur la plateforme Netflix. Car si l’humour de Ned Beauman est plus subtil et insidieux (et très britannique), il est de la même manière mis au service de la satire pour pointer les travers de nos modes de pensée et de notre incapacité à saisir l’entièreté du drame qui se déploie sous nos yeux à demi-fermés. J’ai aussi pensé à la novella Défense d’extinction de Ray Nayler, qui sortira en mai dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’, car les deux œuvres présentent des thématiques communes. Ned Beauman ne se contente pas de propulser dans une aventure rocambolesque deux personnages aussi faillibles qu’attachants malgré leurs défauts humains évidents. Il le fait dans un monde dont il met en évidence la complexité, en donnant toujours ce sens que les choses les plus importantes se déroulent ailleurs, à un autre moment. Il n’existe jamais de solution facile, mais un faisceau d’interactions pour le pire. Autre qualité du roman, l’auteur met en avant des espèces dont on ne parle jamais, auxquelles on se s’intéresse jamais. Des espèces moins mignonnes que le panda géant, mais dont la disparition n’a pas moindre valeur. Poisson poison est un très bon roman à l’humour amer qui dit le drame en cours et à venir. Et donc une lecture que je vous recommande chaudement en ce début d’année.


D’autres avis : Gromovar, Le Nocher des livres, Au Pays des Cave Trolls, Feygirl,


  • Titre : Poisson poison
  • Auteur : Ned Beauman
  • Publication originale : Venenous lumpsucker, 2022
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Publication : 15 janvier 2025, Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 384
  • Format : papier (22,90 €) et numérique (11,99 €)


11 réflexions sur “Poisson poison – Ned Beauman

  1. Bonjour, c’est toujours un bonheur de lire ce site et ses prescriptions, et c’est assez rare d’en trouver passées à travers le filet, mais en voici quand même six :

    d’autres dont les critères d’appréciation sont plus volatiles. / volatils

    et la pervertie de toutes les manières possibles. / pervertit

    est un nouvelle dont il aurait préféré se passer. / une

    chacun mu par des objectifs personnels / mû

    derniers représentants de l’espère de ce pauvre poisson / l’espèce

    qui au court du roman n’en finit pas de / au cours

    Efface ce message dès que tu l’as lu

    😉

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