Les Âmes de feu – Annie Francé-Harrar

Un roman est écrit en 1920 par une biologiste née à Munich en 1886. Il est totalement oublié, puis est redécouvert en 2021 en Allemagne, pour finalement être traduit en français par Erwann Perchoc et publié chez Belfond en septembre 2024. Pourquoi donc ? Qu’a-t-il d’exceptionnel ce roman ? Vous êtes en droit de vous interroger, et vous ne serez pas les seuls, puisque l’émission de la Science CQFD sur France Culture lui a consacré une heure d’antenne.

Les Âmes de feu d’Annie Francé-Harrar n’est pas un roman de science-fiction puisqu’il a été écrit avant que le terme de science-fiction ne soit utilisé par Hugo Gernsback dans un éditorial de Science Wonder Stories en 1929. Ce n’est pas non plus une écofiction, le mot n’étant pas utilisé avant les années 60. Mais quand bien même il prédate le genre et ses sous-genres, Les Âmes de feu d’Annie Francé-Harrar est tout de même tout cela, et d’une manière étonnamment moderne pour son âge.

Dans un futur indéterminé, l’humanité s’est quasiment entièrement retranchée dans des cités autosuffisantes comptant des millions d’habitants (oui, comme dans La Maison aux mille étages de Jan Weiss, 1929, ou encore Les Monades urbaines de Robert Silberberg, 1971), citoyens de la Culture (oui, comme chez Iain M. Banks). La captation de l’azote présent en vaste quantité dans l’air que nous respirons permet la fabrication d’aliments artificiels qui éliminent la nécessité de recourir à l’agriculture et de s’aventurer là-bas, au-dehors. L’air est filtré, la lumière est douce, le climat contrôlé, le travail limité à quelques heures par jour, tout le monde est heureux et tout va bien. Annie Francé-Harrar nous plonge ainsi dans une utopie futuriste qu’elle dégomme sans attendre en quelques pages. Il y a toujours quelque chose de pourri au Royaume de Danemark.

Entre Henrik 19 530. Le vieil homme est scientifique. Le numéro qui suit son nom — il en va de même pour tous les citoyens de la Culture — indique son rang social. On découvre à cette occasion que la belle utopie repose sur une organisation sociale très hiérarchisée, où les classes se méprisent allégrement en misérables et honorables unités, le fameux numéro (oui, comme dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1932). Le vieil homme, donc, est soucieux. Très. Les recherches qu’il mène depuis des années, en se rendant à l’extérieur, dans cette nature dont la Culture s’est coupée, visitant les forêts et les champs des cabaniers, les rares qui ont choisi de vivre encore en dehors des villes, étudiant la qualité des sols, tout lui indique qu’une catastrophe d’envergure se prépare. La captation de l’azote atmosphérique appauvrit les sols, les microorganismes présents dans la terre disparaissent, et le climat se réchauffe de manière inquiétante. Il tente de prévenir les autorités qui prennent très mal qu’on remet en cause les grandes avancées de la Culture, notamment celles qui permettent de nourrir des millions d’individus. C’est l’asile qui l’attend s’il ne cesse pas ses élucubrations.

Henrik est la figure du scientifique lanceur d’alerte qui questionne les technologies promulguées sans que leurs conséquences n’aient été évaluées. Personne ne l’écoute, et la situation va rapidement dégénérer, dépassant les pires prédictions d’Henrik, jusqu’à l’effondrement.

Je trouve surprenant qu’une telle écofiction, un tel roman de science-fiction, ait été écrite en 1920. On parlera de proto-SF, et il préfigure de nombreux autres textes à venir, dont notamment le courant écologiste de la science-fiction, quand bien même il a été oublié pendant 100 ans. Annie Francé-Harrar restera bien plus reconnue pour ses travaux scientifiques que pour ses romans. Alors certes, Les Âmes de feu a été écrit à une époque où l’on plaçait dans l’azote moléculaire* de grands espoirs, et l’on s’intéresse maintenant plus au cycle du carbone. Mais cela n’enlève rien à la perspicacité du roman dont les préoccupations résonnent d’un tout autre écho à notre époque. Plus qu’une simple curiosité archéo-science-fictive, Les Âmes de feu d’Annie Francé-Harrar est un vrai roman de SF qu’on peut lire sans hésitation quand bien même il est d’un autre temps.

*Point chimlique : la triple liaison entre les deux atomes d’azote qui constituent la molécule d’azote est la plus robuste connue. Il faut dépenser une énergie très importante pour la rompre. Fabrice Chemla en parle d’ailleurs très bien dans son ouvrage Le Laboratoire de l’imaginaire, où il rappelle que la fièvre qui s’est emparée des chimistes au XIXe siècle autour de l’étude des composés contenant de l’azote (et dont on fait aussi bien des engrais que des explosifs) a donné lieu aux plus belles explosions de laboratoires qu’on ait connues.


D’autres avis : Yuyine, Nevertwhere, Quoi de neuf sur ma pile, Au Pays des Cave Trolls, RSF blog,


  • Titre : Les Âmes de feu
  • Autrice : Annie Francé-Harrar
  • Traduction : Erwann Perchoc (de l’allemand)
  • Publication : 26 septembre 2024, Belfond
  • Nombre de pages : 224
  • Support : papier (21 €) et numérique (14,99 €)

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