Fragile/s – Nicolas Martin

Quand bien même il n’y aura rien de très objectif ici, je me devais de vous parler de Fragile/s, le premier roman de Nicolas Martin paru au Diable Vauvert fin août. Je ne vais pas critiquer le livre, car je ne suis pas en position de le faire. Je m’explique : Nicolas est un ami et, depuis quelques années déjà, il m’accorde sa confiance en me proposant de lire les textes sur lesquels il travaille. J’ai ainsi eu la chance d’échanger avec lui au sujet des nouvelles qu’il a publiées dans diverses revues et anthologies. Ce fut le cas aussi pour Fragile/s, dont j’ai pu suivre le processus d’écriture de la première ligne aux dernières corrections, et même au choix de la couverture. L’article d’aujourd’hui n’est donc pas un avis de lecteur, mais un témoignage.

Permettez-moi tout d’abord de partager une anecdote. J’ai un ami peintre, vivant dans un petit atelier situé sous les toits du centre-ville de Nice. Pendant quelques années, j’ai eu plus d’une fois l’opportunité d’« accompagner » cet ami lors de ses séances de travail. C’est toujours un privilège d’être témoin du processus de création tant c’est un moment personnel auquel on a rarement l’occasion d’assister. Dans ces instants, il était enfermé en lui-même, face à la toile, perclus entre le doute et l’intention. Il ne parlait pas, ne s’exprimait que par le geste. Mon rôle se limitait alors à me taire, et aller acheter du vin et de quoi le nourrir. J’assistais, parfois effrayé par l’intense douleur de l’artiste, à la production d’une œuvre.

Accompagner Nicolas Martin dans ses séances d’écriture est du même ordre. Nicolas est un écrivain viscéral. L’enfantement se fait dans la douleur, à grands coups de scalpels. Ça tranche, ça découpe, ça saigne. S’il a une idée précise de la destination, le chemin qu’il emprunte se décide à la page, à la ligne, parfois au mot. J’ai le souvenir de discussions en pleine nuit, où il m’envoyait une page, je lui répondais mon sentiment, et dans les dix minutes qui suivaient, il me renvoyait une nouvelle page, écrite dans la fièvre du moment. C’est ainsi que le roman m’a été donné à lire : page après page, parfois dans le désordre (et sous un titre différent que la pudeur m’interdit d’évoquer). J’ai ainsi été le témoin de ses doutes, de ses insécurités, et de sa détermination à mener à bien l’histoire qu’il voulait proposer à ses lecteurs, bien sûr, mais d’abord à lui-même. Car il écrit par nécessité, avant tout. Le résultat est une forme d’écriture personnelle qui ne surprendra pas ses lecteurs habituels, car c’est ainsi que ça se passe dans sa tête : nerveuse, tendue, tournée vers le ressenti, souvent proche du flux de conscience. Parfois, l’expression se résume ainsi à un mot, un cri. Dans le récit, nous ne sommes jamais très loin de l’horreur.

Fragile/s est une dystopie, un roman de science-fiction (d’anticipation dit-on pudiquement) qui n’est jamais étranger à notre réalité présente, autant sur le plan scientifique que social. Il imagine la France dans un futur proche, une nation qui connait un effondrement dramatique de la fertilité, et où la majorité des naissances est affectée du syndrome dit de l’X fragile, entrainant des handicaps plus ou moins prononcés. Quelques années après avoir mis au monde Madeleine, une fille atteinte de ce syndrome, Typhaine bénéficie d’un programme expérimental, mis en place par l’état, de génoembryologie dont le but est de produire des enfants sains. Le petit Nolan va très vite développer des capacités cognitives hors du commun. Face à une petite fille difficile qu’elle aime et un fils qu’elle ne comprend pas et qui l’effraye, un entourage qui la pense folle, Typhaine sombre. Pendant ce temps, le pays dérive progressivement vers un régime totalitaire qui remet en question les droits fondamentaux des individus et qui, comme toujours dans ces cas-là, tend à s’approprier le corps des femmes.

Nicolas Martin est journaliste scientifique, producteur de radio, scénariste et réalisateur, critique de cinéma, et désormais romancier. Tout cela, on le retrouve évidemment dans la conception de Fragile/s. Ses influences — dont nous avons beaucoup parlé durant la composition du roman et qu’il m’est inutile de détailler ici, car elles seront évidentes aux lecteurs du roman — sont aussi littéraires que cinématographiques. Il en tire un roman politico-scientifique sombre qui explore les dérives d’une société. Il y exprime bien sûr ses propres inquiétudes et le livre est bien plus intime qu’on pourrait le penser à la lecture, y compris dans les pages les plus explicatives où l’on retrouve le fervent vulgarisateur des sciences qu’on a connu sur les ondes de Radio France.

Du premier jour au dernier, le livre a beaucoup évolué. Nicolas a travaillé et retravaillé de nombreux passages, et pourtant, il est très fidèle au premier jet, celui où la fièvre s’exprimait dans l’instant, sous l’impulsion du besoin de dire, parfois jusqu’à l’excès (nécessaire).

À la question de savoir si vous serez sensible à l’histoire que le roman donne à lire, à son fourmillement d’idées, aux multiples thématiques abordées, ou au verbe de Nicolas Martin, je ne peux répondre pour vous. Ce dont je peux témoigner, pour avoir suivi le processus créatif qui a amené à sa parution le mois dernier, c’est qu’il s’agit là d’un ouvrage dans lequel l’auteur a mis une intensité rare. Est-il parfait pour autant ? Non. Je lui aurais bien fait retirer quelques passages mais il n’en fait toujours qu’à sa tête. Mais c’est bien ce qu’on attend d’un auteur, non ? Qu’il ne cède pas et suive son chemin propre. Manifestement, il ne s’est pas trompé vu l’accueil dont il bénéficie dans la presse et auprès des différents prix pour lesquels il a déjà été nominé.

Lisez Nicolas Martin !


  • Titre : Fragile/s
  • Auteur : Nicolas Martin
  • Publication : 22 août 2024, Au Diable Vauvert
  • Nombre de pages : 432
  • Support : papier (21 €) et numérique (12,99 €)

7 réflexions sur “Fragile/s – Nicolas Martin

  1. Je ne le connais pas en tant qu’auteur, mais merci à lui pour Les Idées Claires (si c’est bien le même Nicolas Martin), concentré tonique d’intelligence qui a éclairé l’interminable brouillard du COVID

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